L'histoire de la petite tortue qui se croyait toute tordue

Témoignages Publié le 20.01.2007
C'est l'histoire d'une petite tortue qui ne ressemblait pas du tout à ses parents ni à son entourage; Et pour cause, c'étaient des trolls :
Ils était grands et forts, avaient le verbe haut, le rire gras, la main leste, l'humour graveleux, ils mangeaient beaucoup, travaillaient beaucoup, allaient à droite, à gauche, sans jamais souffler un instant, alors qu'elle était toute timide et au moindre bruit, rentrait sa tête sous sa carapace. Trés souvent elle se faisait bousculer, ils la poussaient en avant pour qu'elle s'amuse et rie comme eux, elle essayait, essayait, mais rien n'y faisait :
Elle était et serait toujours tordue et anormale, toute fragile et apeurée alors qu'eux étaient si forts...
Et elle vivait sa vie comme elle pouvait, ne sachant jamais où se mettre à cause de sa carapace qu'elle trouvait si rigide et tellement disgracieuse, comparé aux muscles si forts des trolls.

Un jour, son frère troll, d'excellente humeur, lui asséna une grande tappe sur les fesses pour lui prouver son affection.

Elle trébucha sous l'effet de la brusque accolade, et se mit à rouler, rouler, tout en bas du pré de la maison familiale.

Tout en bas de ce pré, il y avait une grande marre pleine de vase et d'alcool.
C'était le lieu de rassemblement privilégié où ses parents et tous ses amis aimaient se retrouver.

La petite tortue, n'ayant pu stopper sa chute y plongea, et, ne sachant pas nager, avala beaucoup d'alcool.
Mais au lieu de se noyer, elle se sentait changer, elle se sentait devenir semblable à ceux qu'elle aimait, à sa famille troll ! :
Sa voix prenait de l'assurance, elle osait chanter fort, rire comme eux, manger et travailler sans s'arrêter, recevoir les preuves d'affection sans finesse de ses amis trolls avec le sourire...

Plonger et replonger dans la vase de la marre la faisait aussi beaucoup rire; Il faut dire que c'était l'un des passe temps favoris de tout son entourage, les jours de fête !

La petite tortue se sentait bizarre, sa carapace semblait gondoler lorsqu'elle la regardait, sous l'effet de l'alcool , mais au moins, elle n'avait plus la même rigidité, c'était toujours ça de gagné ! Et puis, à présent, elle se sentait acceptée, elle faisait rire à son tour, on n'avait plus besoin de la pousser, elle plongeait dans la vase la première, bien souvent !
Elle ne sentait plus sa peur.
Elle avait enfin intégré sa famille, et rien que ça, vallait tous les maux d'estomac que ne manquaient pas de lui donner le liquide et la vase qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avaler en plongeant dans la marre pour rigoler.

Mais un jour pas comme les autres, la petite tortue n'a plus pu s'extirper de la marre; Elle sentit son corps tout entier happé par la vase, qui s'enfonçait, s'enfonçait lentement vers le fond trouble et gluant.
Elle étouffait, allait mourir...
Sur la berge, les trolls riaient à gorge déployée; Ils la regardaient se noyer, la bouche pleine de cigares, de grandes chopes remplies d'alcool à la main, ils semblaient trinquer à son départ.

Son regard se voila de rouge.
Elle eut trés peur.
D'un brusque coup de patte, elle se dégagea et bondit hors de la marre et se mit à courir, courir, courir, loin, trés loin de chez ces gens qui décidément ne lui correspondaient pas du tout.
Elle courut sans se retourner pendant longtemps...Trés longtemps...
Elle pleurait et avait la gorge serrée au début, parce qu'on est toujours triste de quitter des gens avec qui on a vécu pendant longtemps, mais plus elle courait, plus elle sentait sa carapace s'alléger, les écailles de ses pattes se changer en une douce peau, son corps tout entier s'emplir d'une fraîcheur de chlorophile...

Alors, un peu essoufflée mais enfin rassurée, elle arrêta sa course et regarda autour d'elle :
Elle était entourée de gens sur deux jambes et deux pieds, des gens qui semblaient lui ressembler, des gens droits et souriants...
Et des enfants, plein d'enfants jouaient, se poursuivaient en riant, et faisaient de ce monde un monde tout brillant.
C'était son monde, elle l'avait enfin trouvé et pouvait y rester.