Nouvelle écrite un an après avoir témoigné

Témoignages Publié le 20.01.2007
Il n’y aura pas d’hiver après l’été

Ella arriva à l’hôtel en début de matinée après avoir fait d’ une traite plus de cinq cent kilomètres. Elle gara sa voiture l’esprit vide et le corps soulagé. Nicolas se réveilla à l’arrêt du moteur, il avait dormit d’un sommeil profond toute la nuit. Elle prit dans ses bras le petit corps chaud du bébé qui se recroquevilla d’instinct au creux de son épaule. Le maître d’hôtel lui laissa le choix entre une chambre simple ou triple. Elle venait de gagner bêtement au loto, la première fois qu’elle y jouait, et se décida pour le confort : - Une chambre triple s’il vous plait.

La chambre était spacieuse avec un lit en mezzanine. Elle posa leurs sacs sur les édredons moelleux, fut tentée de s’allonger et de fermer les yeux un p ’tit instant mais Nico l’a regardait de ses yeux grands ouverts, sa petite main dodue tendue vers elle :

- ‘ Man… faim, faim…

Elle s’agenouilla face à lui la main sur son propre ventre :

- Faim mon bébé ? Faim ? On va se remplir le ventre ? Mouai ? Ok!

Plus une seule pensée ne traversait son esprit et malgré sa nuit blanche elle se sentait calme et reposée. Le maître d’hôtel accepta qu’ils prennent leur petit déjeuner dans la salle commune même s’ils n’avaient pas passé la nuit sous son toit. Elle vit en son geste la fin d’ un long périple et le commencement d’ une histoire qui commençait juste à cet instant précis. Le maître d’ hôtel lui renvoya son sourire sans penser une seconde qu’ il pouvait être avec son gilet rouge et ocre au pli soigné, un élément du destin d’ Ella.

La salle de déjeuners n’était pas très grande mais laissait le soleil tout juste levé s’épanouir à travers de larges baies vitrées. Seule une famille était là, elle hocha la tête en guise de bonjour. Un garçon visiblement malade était accompagné de ses parents. Le père regardait Nico avec une insistance qui dévoilait impuissance et souffrance. La maman regardait son fils comme si sa vie pouvait dépendre de l’attention qu’ elle lui portait. Ella détourna le regard et s’installa à une petite table pour deux. Nico enfourna deux croissant chauds tandis qu’elle avalait doucement son café.
Ils quittèrent leur table au même moment que leurs voisins . Nico paraissait être mort de curiosité et ne pouvait détacher son regard de la chevelure rouge de la femme. Ella s’apprêter à le distraire de son attention quand son petit doigt se leva pour montrer l’objet de son intérêt :

- ‘ Rouges, Mman, rouges?
- Chhhuuut ! Fit Ella.
- Ce n'est rien, ne vous en faîtes pas, répondit la femme à la chevelure flamboyante.

Puis elle s'accroupît et s'adressa à l'enfant, en montrant du doigt le haut de sa tête, elle dit:

- En fait, je les ais peints pour faire joli.

Nico fut véritablement interloqué par cette entreprise et son expression stupéfaite parvint à faire rire le petit groupe le temps d'un instant. Ils se séparèrent alors sur un dernier sourire, chacun prenant des directions opposées.
L’enfant et sa maman allèrent marcher le long des allées verdoyantes de l’hôtel. Un doux soleil d’été pas encore au Zénith donnait à l’air une couleur jaune pâle tandis que les oiseaux sifflotaient à l’aise blèse sur leurs branches nouées enfin retrouvées. Nico et Ella flânèrent jusqu’à l’heure du déjeuner qu’ils prirent en solitaires dans leur chambre. L’heure de la sieste était proche, entre fous rires et chatouillis le bébé s’endormit tandis qu’Ella allongée sur son lit regardait la lumière filtrer à travers les rideaux bleus. Enfin ses yeux se fermèrent et elle s’endormit dans une douce torpeur qu’elle n’avait pas côtoyée depuis plusieurs années.

Ce furent trois petits coups frappés à la porte qui réveillèrent Ella et Nico. Nico se dressa sur la pointe des pieds pour tourner la poignée ronde. Ella croisa deux yeux bleus clairs au- dessus de la tête du gamin, une femme pas plus grande qu’elle tenait dans sa main la taie d’oreiller qui servait de doudou à Nico. Le petit garçon avait égaré celle- ci et Ella avait remercié Dieu d’avoir emporté dans sa valise une poignée de ses objets adorés.
La jeune femme entonna sur l’air de frère Jacques une comptine qui cloua Nico sur place :

- Doudou si doux
Doudou chouchou
Où es-tu?
Que fais-tu?
Je joue à cache-cache
Avec la voisine
Reprends-moi
Avec toi.

La voisine dit à Ella qu’elle avait retrouvé le doudou sur le seuil de sa porte et s’en alla comme elle était arrivée volant dansant.
Ella prit Nico sous le bras pour l’emmener à la halte garderie. Elle croisa dans le couloir de l’étage un homme d’une cinquantaine d’années. Son air lointain et distant, son cahier sous le bras et le stylo dans sa main n’était pas sans lui rappeler son propre état d’esprit. Elle aurait parié à son attitude qu’il était écrivain, un homme perdu dans le monde visible et possédé, si ce n’est damné, par le pouvoir invisible des mots. L’écriture était une des raisons qui l’avait poussée à partir. Elle avait besoin de s’isoler, de calme, si elle avait attendu encore, le besoin de se répandre sur le papier comme elle s’était extasier dans la lecture se serait petit à petit tari, elle le savait sans en douter un instant. Elle vit en ce voisin provisoire un signe du destin l’encourageant à poursuivre son chemin dans cette voie qu’elle aimait.
La halte garderie n’était pas très grande mais accueillante. Des coussins de toutes les couleurs jonchaient le sol, un rayon de soleil entrait par une fenêtre étroite pour laisser derrière lui un halo de lumière jaune que l’électricité ne pourrait jamais inventer. Nico fut accueillie par une jeune femme aux chaussures oranges qui le mit assez en confiance pour qu’Ella parte sans que les larmes ne coulent.

Elle partit pour téléphoner à ses parents.

- Allô maman !
- Où es- tu ma fille ?

Moins que la question elle-même c’était de devoir y répondre qui lui contracta le cœur, Ella avait de plus en plus de mal à rendre des comptes ou se justifier. Au jour de la réalité elle voyait bien que sa maman n’avait que l’inquiétude d’une mère soucieuse du bonheur de son enfant comme elle-même l’était avec Nico. Mais trop d’histoires flottaient dans l’air pour que la colère ne soit plus en elle, à chaque tournant, à chaque réplique. Elle expliqua à sa mère qu’elle était partie. Elle l’écoutait sans parler, Ella savait qu’une multitude de phrases tournoyaient dans sa tête. Comment devait- elle réagir pour être la mère parfaite? Maman demande-moi pourquoi, simplement pourquoi et tu sauras :

- C’est toi qui vois ma fille.

La phrase débusquée lui donnait de l’assurance, alors sa mère plus généreuse qu’un feu, plus subtile qu’un coquelicot lui envoyait toute la foi qu’elle venait d’engendrer et de sa voix aux oreilles d’Ella il y avait la certitude absolue qu’Ella faisait ce qu’il y avait à faire. Ella souffrait simplement de cette solitude qu’on commence à ressentir après 25 ans quand tout va pour le mieux, au moins à moitié, et à 5 ans quand tout va pour le pire. Ce vieux sentiment de solitude voulait se répandre, être accueillit dans des bras silencieux, cette solitude voulait avoir le temps de trouver les mots justes pour exprimer la souffrance, pour dire que cette souffrance là est vraie, n’est pas qu’un cliché finalement. La solitude n’est pas comme les autres souffrances puisque celle- ci commence dés le réveil et ne se termine que quand on en n’est plus conscient, pendant le sommeil, pendant le rêve, pour revenir à peine la paupière relevée comme une tarée de bestiole en papier sort de sa boîte sur un ressort increvable. A son tour elle répondit à sa mère en faisant ce qu’elle croyait devoir faire, mais pas forcément aimer et l’a rassura d’une voix un peu ironique, un peu tendre, de la voix « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Le combiné raccroché elles ressentirent ce sentiment qui les éloignait tant qu’il les rapprochait, cette solitude d’où manque les mots qu’on aurait du dire, voulu dire mais pas su dire, …cet amour qui se bouscule et interroge jusqu’à la prochaine fois. Jusqu’à la prochaine fois… Ella leva la tête osant à peine croire qu’elle avait franchi le pas, qu’elle était sur la route du départ, le chemin du retour. Elle franchit la cabine téléphonique d’un pas souple et partit en convoitise chercher un jeu pour son petit garçon.

La boutique à souvenirs regorgeait de babioles inutiles destinées seulement aux touristes. Ella tournait à la recherche d’un jouet pour Nico quand elle tomba sur Le truc : une sorte de boite rouge avec deux petits verres ronds pour regarder à l’intérieure. Une manette minuscule placée sur le côté permettait de visionner des images de nuit, d’étoiles, de lunes et de planètes sur un écran de cinéma minuscule. Elle se dirigeait vers la caisse quand ses mains furent attirées par une boule transparente dans laquelle de la neige fictive tombait sur un navire de plastique ridicule. Ce fut comme si une poigne l’attrapait par les cheveux pour la tirer en arrière. Avec une violence intégrale elle se retrouva dans un pays ou seules régnaient ténèbres et terreur :

- Tiens ma fille c’est pour toi.

Ella à 8 ans, elle regarde l’objet, son esprit est attiré vers la bulle, cet univers magique à l’abri de tout, à l’abri de la peur. Elle ne sait pas pourquoi elle a tout le temps peur comme ça, mais elle a peur. Elle croit qu’elle est folle. Elle a des réactions tellement différentes des autres qu’elle passe son temps à se cacher pour finir par montrer que tout va bien, elle joue à être Martine. La Martine du livre rit toujours, elle est tout le temps avec son petit frère et prend soin de lui. Ella prendra l’habitude de se coller un sourire sur les lèvres, censé rassuré la galerie il abusera tout le monde sauf elle, pas elle :

- Ma fille tu veux qu’on fasse les seins?

Et ta sœur tu crois qu’elle voudrait, elle ? Non j’veux pas, j’aime pas ça, mais sa grand- mère est si seule, … Elle à besoin de câlins c’est elle qui lui a dit, alors elle sort sa large poitrine et met son mamelon dans la bouche de l’enfant qui n’est ni son enfant, ni un bébé, et puis il n’y à pas de lait dans cette chaire, non aucun lait. A moins que son petit corps de fille n’est besoin de pommade parce qu’elle souffre de démangeaisons. Quand sa maman met le baume ça ne fait pas mal mais quand c’est sa grand- mère ça fait mal, ça se découd à l’intérieure et elle à envie de balancer son pied dans le dentier en porcelaine juste à sa hauteur. Ca fait mal, elle se contracte, ça fait mal, maman où tu es maman, j’ai besoin de toi, maman, maman viens me chercher, maman, maman… Papa protège- moi, dis- moi que la vie est belle, dis- moi qu’il n’y aura pas d’hiver après l’été, dis- moi que la lumière ne se repose pas, jamais, papa viens- me chercher………Mon Dieu, faîtes que, faîtes que…. je… meurs… elle ne pense pas les mots, ne les prononce pas, Dieu pourtant sait, il entend son silence, les mots qu’elle n’ose pas dire et qui lui broient le cœur …elle veut mourir,,, ne plus revenir, survoler les champs et les collines vertes, à l’infini parler avec le vent, dans l’éternité aller vite, traverser le temps, entrer dans la constellation et exploser en étoiles, ressuscitée………

- Tout va bien Madame ?

Ella lève des yeux écarquillés sur un visage blafard. C’est à l’ expression inquiète de la femme aux cheveux gris qu’elle réalise qu’elle doit avoir l’air d’une cinglée. Elle se voit à travers ses yeux, elle à l’air vieille, si vieille tout d’un coup, son bras tient mollement la boule, elle est fatiguée, lasse. Ella lève sur elle, sans le vouloir, sans pouvoir le retenir le regard d’un enfant triste et aux abois. Son regard bouleversera la femme lui rappelant sa propre enfance, sa détresse, sa solitude et l’espérance solide comme du bois qu’un jour cela cesserait, un jour elle ne serait plus seule, un jour elle serait deux, peut- être un vieux maître, peut- être un jeune con, peut- être une mère isolée dans son quartier, peut- être une grand- mère aux dents écartées comme le bonheur, mais il y aurait quelqu’un destiner juste pour elle pour l’a comprendre, une présence. Personne n’était venu ou beaucoup, tous avec la même attente, ils ‘étaient compris, aimés, éloigner, oubliés, la vie avait passé en laissant derrière elle, devant elle cette tristesse, cet aveu profond de la solitude. La femme se voyait dans les yeux d’Ella, Ella se voyait dans les yeux de la femme, une femme mise à mort par la fatalité, une femme qui avait abandonné la quête, drame revisité et revêtu de 1000 vies déjà passées, le costume infernal du karma continue sa ronde ancestrale.
Ella pensa à Dieu, comme elle avait pris, trop, l’habitude de le faire ces derniers temps. Puis ce fut le moment, ce fut maintenant, un sourire éclata sur son visage qui remplaça la tristesse sans l’effacer, qui amoindrit le choc de l’aveu sans avoir d’autre choix que de se rappeler. Rien n’était perdu, jamais, tout restait possible, à faire, à refaire, la fin n’existait pas, le dernier moment non plus, il était toujours temps, c’était toujours le moment, c’était toujours maintenant.
Elle alla régler le jouet pour sortir – s’échapper- de la boutique à souvenirs qui portait bien son nom. Elle avait besoin de souffler, de relâcher l’air enfermé dans ses poumons. Le passé voulait l’a rattraper, elle avait une seule petite longueur d’avance sur lui, elle s’adossa contre le mur en sortant puis se réfugia dans sa chambre, pour un mois, pour une heure, pour toujours.

Sans réfléchir elle ouvrit les robinets de la baignoire de la salle de bain, elle entra dans une eau tellement chaude que sa peau devint tout de suite rouge. Elle avait un besoin convulsif d’être propre, de se sentir propre… La nuque posée sur le bord émaillé, elle aida son cœur à se calmer. Les yeux fermés, elle se laissait presque aller. Presque aller, presque elle-même, presque confiante, sa vie n’était qu’un presque, arrivée au trois quart du chemin elle finissait toujours par se retourner et c’est là que la terreur dévalait sur elle comme une armée de soldats envahit un pays. Jusqu’au jour où elle ouvre les yeux, découvre que la femme qui l’a élever, sa grand- mère, à abuser de son corps, d’elle, au nom de l’amour.

Elle est enceinte de Nico, de la lumière rouge de l’enfer est dissimuler derrière ses paupières, la lumière du sexe, du désir, la lueur du manque.. Depuis la rage s’est installée en elle et elle en veut quasiment plus au reste de la famille qu’à la grand- mère, finalement sérieusement malade, mais les autres non, les autres sont conscients. Pourtant elle sait qu’elle peut comprendre, elle sait que parfois on préfère ne pas voir, ne plus savoir. La peur étouffe l’amour, la culpabilité aussi. Elle veut pardonner pour ne plus que la rage étouffe chacun de ses réveils et ne fasse de ces journées un jeu d’échecs entre perte et victoire, entre euphorie et désespoir. Elle sait et c’est suffisant, elle ne fera pas comme si elle ne savait pas, elle se trahirait elle-même, elle trahirait l’amour, elle trahirait Nico. Elle ne peut l’ignorer, elle passe de l’un à l’autre sans les voir, une vitre transparente s’est glissée entre elle et le monde, ils ne la voient pas. Pas parler, se taire, pardonner, pour se retrouver, pour retrouver celle qu’elle était, pour être vivante.

Elle ouvre les yeux, elle est partie, elle est là sur le chemin du retour à elle-même, du retour pour Nico, pour qu’il puisse se blottir contre elle sans qu’elle ne se contracte tellement que le gamin finisse par ne plus se blottir que plier de fatigue, parce qu’il n’a pas le choix. Dieu sait qu’elle l’aime, Dieu sait qu’elle a peur de lui faire du mal. Dieu sait, et c’est vers lui qu’elle se tourne pour pouvoir respirer, seulement respirer. La prière fait taire les voix apparues durant son enfance, quand sous le poids du secret elle ne pouvait parler qu’à elle-même ou aux ombres sans visage, sans voix que celles qu’elle invente pour ne pas rester seule, pour avoir des réponses. Est- ce que c’est elle qui est méchante? Est- ce qu’elle ne devrait pas être plus heureuse d’aider sa grand- mère qui chaque matin l’a réveille, qui chaque après- midi lui prépare son goûter? Alors elle se confie à Dieu, à dix ans elle lui dit qu’elle veut mourir. Elle entend les réponses, non il n’y à pas le droit de faire ça, mais je le fais Seigneur, je le fais, je ne dis pas non, est- ce que je suis mauvaise ? Par sa seule tristesse, ne trahissait-elle pas sa grand-mère ? Seul le silence lui répond.
C’ est aujourd’hui qu’Ella comprend, sait, que sans ce silence elle aurait été perdue, elle serait morte, serait devenue folle version camisole. C’est la seule certitude qui lui reste, l’invisible sera toujours plus fort que le visible. Au commencement était le verbe, au commencement était le silence.

Nico et Ella passèrent une dernière nuit à l’hôtel. Nico dormit auprès de sa maman sans qu’elle ne puisse le tenir au creux des bras, l’air lui manquait et elle rentrait en apnée, ce que Nico ressentait de tout son être. Mais elle put lui caresser le front et même le regarder dormir sans que le souffle ne vienne à lui manquer.


Ella fit un rêve étrange; un moment à l’aube… Un arbre osseux est couvert de gèle, le ban d’herbe, sous ses branches, est neigeux, c’est l’hiver, pourtant… l’air est chaud comme à midi en plein été, le ciel est bleu, …,
…il n’y aura pas d’hiver après l’été, …, il n’y aura pas d’hiver après l’été…