Inceste mère/fils : Emprise, fusion et absence de limites.

Témoignage Publié le 08.12.2006

J’ai pris la décision de témoigner ici de ce qu’il s’est passé pour moi pour diverses raisons : d’abord parce que comme toute victime qui se reconstruit, j’ai besoin de dire et de mettre des mots sur des événements que je tente de réélaborer, de partager et de comprendre. Cela m’aide. Ensuite parce que les témoignages concernant ce même type d’abus sont rares, j’en ai trouvé très peu et que, d’une certaine manière, je me sens un peu « seul dans mon genre », même si je ressens de par ailleurs la parenté de vécu qui me lie avec d’autres victimes et survivant(e)s d’inceste et d’abus, quelle que soit leur histoire. Enfin, je crois qu’il est important de faire connaître ce type d’inceste, parce qu’il est peu connu ou reconnu, qu’il est vraisemblablement plus fréquent qu’il n’y paraît et que ses victimes sont emmurées vivantes dans l’ignorance, mais aussi par une pensée commune qui minimise la portée toxique d’une relation sexualisée d’une mère avec son enfant, garçon ou fille, comme c’est aussi le cas de l’inceste en général. D'avance, je m’excuse de la longueur et des précisions apportées à ce récit. Je les crois cependant nécessaires.


J’ai été abusé par ma mère durant mon enfance. Cela a eu lieu pendant une longue période, indéterminable, puisque mes premiers souvenirs d’ambiguïté dans cette relation datent de mes premières années et s’étendent jusqu’à l’extrême fin mon adolescence. Je ne pourrais pas ici vous parler d’agression violente en tant que telle, ni de maltraitance immédiatement visible. L’abus maternel est une emprise construite précocement et qui détourne insidieusement les relations normales d’une mère avec ses enfants, nouant finement des liens obscurs entre la tendresse naturelle et la séduction incestueuse, depuis l’amour jusqu’à l’étouffement psychique et affectif.

Nursing sans limites

Cette relation biaisée à essentiellement eu lieu pour moi par ce que les spécialistes appellent le nursing pathologique : ce sont des soins abusifs, répétés, intrusifs, insistants, excitants et irritants sur l’anatomie intime. Ainsi, ma mère prêtait une attention particulière, et un plaisir certain à me laver « consciencieusement ». Cela peut ne pas paraître choquant à première vue, et pourtant ... Dés mes premières années, je me rappelle avoir été gêné de ces contacts particulièrement énergiques et par certaines sensations qu’elle produisait, souvent comme une sorte d’engourdissement mécanique. Ces soins étaient parfois intrusifs, notamment sur mon « derrière ». Ces gestes effectués sans ménagement et d’autres étaient accompagnés de paroles insistantes en permanence sur des préoccupations hygiéniques. J’avais en fait l’impression que toute ma vie tournait autour de la propreté ou de la saleté de ces parties. Concernant mon sexe, ces soins et manipulations constituaient implicitement ou parfois plus explicitement une « initiation », réalisée par un décalottage systématique et insistant, elle pratiquait des frottements multiples difficilement supportables. La sensation explosait et je ne pouvais rien en maîtriser . Je m’en sentais coupable car je ne pouvais rien faire de ces afflux de sensation, et plus tard, des désirs qui y sont liés, sinon de rester nerveusement tendu pour limiter ces impressions et le plaisir imposé qu’elles provoquaient par ses gestes appuyés. Je me vidais la tête pour ne pas m’enfuir ou me mettre en colère, je demeurait mentalement paralysé. Et toujours un flot de remarques et de justifications de sa part accompagnait ces contacts car, malgré mes protestations, elle continuait, me disant de me laisser faire, m’expliquant que cela était nécessaire, comme si je ne pouvais pas le faire moi-même. Elle me disait souvent que les hommes étaient sales et ne savaient pas s’occuper d’eux-mêmes. J’avais toujours l’impression que ces parties du corps étaient sales. J’ai appris progressivement à prendre mon corps et mon sexe en horreur, comme s’il était une partie innaceptable de moi-même. Je devais tout lui montrer et lui laisser manipuler tout cela, même si je n’en avais pas envie, toujours sous couvert de soins et parce que, selon elle, c’est elle qui « m’avait fait », elle me disait même : « C’est un peu à moi tout cela ! », parlant de mon anatomie intime, comme si je lui appartenais et qu’elle pouvait tout voir et tout avoir. Quant à mes protestations, elle les appelait des « manières ». Cela dura ainsi quotidiennement jusqu’à ce que j’ai au moins neuf ou dix ans. Elle m’avait de cette façon, en quelque sorte confisqué mon sexe.

J’insiste ici sur de telles pratiques car elles sont encore facilement acceptées par l’entourage, voir même conseillées dans certains cas. J’en ai été hanté pendant des années et je manifestais mon trouble par une anxiété et une activité sexuelle compulsive, précoce et douloureuse. Un corps d’enfant, dans la limite d’une hygiène respectueuse, ne nécessite pas des toilettes particulièrement intensives et le sexe d’un enfant, garçon ou fille reste son territoire intime et ne supporte pas autant de manipulations que pour un adulte. L’abus dans ce domaine dépend aussi du climat créé par l’adulte, des paroles et de la liberté qui est laissée ou non à l’enfant vis à vis de son propre corps. L’âge, la nature des soins sont bien sûr des données sont importantes, et très rapidement un enfant peut assumer seul certains gestes, surtout s’il émet des protestations ou des réserves quand on veut s’en occuper, l’attitude la plus toxique étant de ne pas tenir compte de ces réactions, même timides, et d’interdire à l’enfant de maîtriser ses propres sensations .

Fusion et confusion

J’ai donc passé mes premières années, jusqu’à sept ou huit ans, en permanence avec ma mère. Fils unique, je sortais peu, j’avais peu d’amis et restais dans son giron. Elle ne favorisait guère les sorties, ou bien celles qui l’intéressaient. Je ne voyais qu’elle puisqu’elle ne travaillait pas et restait avec moi. Plus tard, elle venait dans la salle de bains, alors que je prenais ma douche ou mon bain. Je fermais les verrous, mais elle me disait de les laisser ouverts. Elle ou mon père avait toujours quelquechose à y faire. D’autre fois, elle sortait nue de la baignoire, ou se préparait en sous vêtements tandis que je faisais ma toilette. Je préférais attendre mais elle disait qu’on n’avait pas le temps ... D’autre fois encore, elle m’a demandé de lui passé le gant de toilette dans le dos, je la voyais donc nue, curieux, impressionné et très confus. J’en ai eu un jour la nausée. Son corps fréquemment exposé m’envahissait, je n’ignorais en fait plus rien de son anatomie. Etait-elle ma mère, était-elle mon épouse, mon amante, ou ... quoi ?! Je pouvais aussi venir dans le lit de mes parents, le matin, jusqu’à un âge avancé. C’était un moment agréable que je réclamais, même si cette situation me troublait parfois, me faisant entrer là où je n’avais pas ma place. Un soir, alors que mon père n’était pas là, ma mère m’a même dit que je pouvais venir dans son lit. Elle s’est collée à moi, ses bras autour de ma taille, derrière moi, sa main sur mon ventre, ses pieds contre les miens, ses genoux dans le creux des miens et son ventre contre mes fesses. Elle changea de position et elle me dit de ne pas remuer pour ne pas l’empêcher de dormir. Je restais figé, ne sachant pas quoi faire ... à quelle place étais-je ? A la place de mon père ! Les câlins fusionnels étaient eux très fréquents, j’en réclamais certains, elle venait chercher les autres. De longs câlins, sur un fauteuil ou par terre, allongés et collés l’un à l’autre. Elle rentrait dans ma chambre quand elle le voulait, de nombreux câlins eurent lieu sur mon lit, elle se mit même plusieurs fois sur moi, saisissant l’occasion d’un « chahut », me bloquant « par jeu », à cheval sur moi. Je me souviens de sa nuque en sueur et de ses seins qui tombaient sur ma poitrine et à quelques centimètres de mon visage, de son regard brilliant. C’est à l’image de cette situation que je comprends encore la mesure de son « poids » sur l’enfant que j’ai été. Par sa langue et ses paroles, elle m’envahissait aussi. « On est bien là, tous les deux, non ? » demandait-elle tandis que mon père était en déplacement. Elle se calait contre moi, dans le fauteuil, devant la télé, comme si j'eus été son mari. Elle posait même sa tête sur mes cuisses ou frottait ses pieds contre mes jambes... « Quoi qu’il arrive, tu seras toujours mon fils, rien ne me l’enlèvera jamais !»; « Tu aimeras encore ta mère lorsqu’elle sera vieille et laide ? » demandait-elle avec un éclat brillant dans les yeux. Etait-ce bien à moi qu’elle devait poser ce genre de questions ?! Et ses histoires « drôles » ou coquines qu’elle me racontait, histoires de mari trompé, de roi homosexuel, d’enfants sexuellement précoces ... et ses histoires et secrets de famille, son enfance dure racontée sous le masque du « bon vieux temps ». J’étais donc son confident, j’étais un « enfant-réconfort ». Je buvais ses histoires et tentais de la consoler de certains passages dépressifs. Je lui caressais les cheveux comme à un enfant lorsqu’elle était fatiguée. Je devenais finalement « blindé » et plus adulte qu’elle, j’étais sage, très sage, et je devais tout le temps me tenir correctement, sauf quand cela l’arrangeait et qu’elle désirait cette proximité avec moi. Elle me disait qu’elle aurait aussi aimé avoir une petite fille, pour pouvoir parler de choses de filles, pour avoir une confidente. J’étais aussi cette petite fille, son « enfant-poupée ». Cette poupée qu’elle aurait voulu avoir étant petite. Par exemple, elle me coiffait durant de longs moments (elle aurait voulu être coiffeuse), bien qu’elle me fasse mal, ou bien elle m’habillait rudement et me disait encore de ne pas faire de « manières ». Elle me mettait de la laque comme à une femme. Elle me demandait si je n’aimais pas les femmes plus vieilles que moi, comme ce cousin de mon père. Elle m’homosexualisait aussi par ses soins, par ses histoires : à chaque fois qu’untel ou un autre, à la télé, était soi-disant homosexuel, elle me le faisait savoir avec excitation. Et d’autres soins encore: prise de température ou « suppos » accompagnés de paroles tel que : « Mais pourquoi tu râles ?! Souviens-toi, tu aimais pourtant bien cela quand tu étais petit ! Laisses-toi faire sinon je vais te faire mal ! ». A d’autres occasions, l’image des hommes qu’elle me renvoyait étaient celle d’êtres faibles et lâches, que les femmes ne pouvaient tenir « que par la braguette! », disait-elle. C’est ce qu’elle voulut faire avec moi.

Mépris, méprise, emprise

La mainmise de ma mère sur mon intimité s’exerça longtemps. Je n’ai pas appris, enfant, à être autonome, à avoir mes propres désirs et ma propre vie. Le plus difficile à supporter est d’avoir dû participer à cette relation déstructurante. Il est en effet très gratifiant pour un enfant, surtout pour un garçon, d’occuper une place de compagnon quasiment adulte, auprès de sa mère. C’est naturel, l’enfant aspire à grandir, et j’ai été projeté à la place de mon père, qui était affectivement lointain. Ma mère s’en est servi pour combler ses manques infantiles et affectifs. J’étais très flatté d’occuper cette position privilégiée auprès d’elle et, en même temps, j’étouffais de ne pouvoir être moi-même, de ne pouvoir « prendre le large » et devenir un garçon, puis un homme. J’éprouvais une rivalité sourde pour mon père. Lui aussi, n’a guère aidé à briser cette fusion aliénante et s’est tenu loin de tout cela, acceptant même cette inclusion de son enfant dans sa vie conjugale. Il manifestait parfois une vague hostilité, mais plutôt contre moi que contre elle. Je ne savais plus où j’étais et me réfugiais dans mes pensées, dans ma bulle imaginaire, enfant sur-intellectualisé. Cela faisait de moi la presque parfaite illustration du petit « oedipe » .... à ceci prés que la version psychanalytique mensongère prétend que c’est l’enfant qui est primairement séducteur, ce qui souligne à quel point il est insupportable pour beaucoup de gens d’admettre que c’est d’abord l’inverse qui se produit en réalité. A l’époque, immergé dans cette situation, je ne me rendais compte que d’un malaise confus et viscéral, mais sans savoir de quoi il s’agissait. Tout demeurait refoulé et amnésié. Tout cela n’éclata véritablement plus tard, lorsqu’il fallut grandir et que je voulu vivre véritablement en homme.

Conclusion

Je n’ai pas tout raconté, mais certains peuvent penser que ceci n’est que broutilles, que c’est exagéré ou comme mes parents le pensent, que l’enfant que j’étais à « mal interprété » tout ce qui est arrivé. D’autres, je l’espère, prendront la mesure nuancée de ce que peut-être un abus psychique et sexuel.

J’ai voulu ici témoigner de plusieurs choses : tout d’abord, l’abus n’est pas que violence, il est aussi fait de séduction et de micro-traumatismes cumulatifs, les gestes et paroles peuvent constituer un véritable climat abusif, un inceste moral auquel le passage à l’acte violent n’est pas nécessaire et cette accumulation est tout autant destructrice que beaucoup de maltraitances « visibles » : « Les abus sexuels sont aussi d’autant plus graves que l’agresseur contraint l’enfant à éprouver du plaisir » . Je me permets de m’adresser ainsi à celles et ceux qui, comme moi, ont eu l’impression de n’avoir rien connu de « si grave que cela » : l’abus ne se mesure pas forcèment à l’aune de la violence manifeste, mais aux dégats qu’il a créé.
Ensuite, je voulais témoigner de ce que les mères aussi peuvent abuser, maltraiter, voire tuer psychiquement ou réellement leur enfant, quelle que soit l’innocence qu’on tend à leur accorder sans hésitation, elles sont parfois plus discrètes mais leur emprise est réelle et peuvent venger leurs souffrances sur leurs enfants, comme les hommes, d’une façon différente mais tout aussi toxique. Le mettre à jour permettra peut-être à certains de s’en sortir.
Enfin, je veux témoigner du fait que nous pouvons ne pas rester les victimes silencieuses et irréductibles que nos abuseurs auraient pu faire de nous.
 

Nous en parlons
N
Nero1
Publié le 13.06.2019
Inscrit il y a 5 ans / Nouveau / Membre

Je te remercie pour ce témoignage. Ma mère a eu des « pratiques » inappropriées sur moi! Sur un période courte et j’étais plus âgé! Mais avec ton récit je me rends compte que son attitude avait déjà été hors limite bien avant, et que j’avais trouvé ça normal! Je n’ose pas encore partagé mon histoire que je trouve presque bénigne par rapport à la vie d’horreur des autres victimes. Mais merci, ton témoignage m’eclaire beaucoup