Du déni à l'amnésie

Dossiers Publié le 21.09.2013

Le déni consiste à nier la réalité perçue. Lorsque ce mécanisme est utilisé par le sujet, celui-ci transforme inconsciemment la signification des faits qu’il perçoit, car ses perceptions sont cause d’angoisses. La réalité perçue est niée et à elle se substitue un monde imaginaire, plus confortable. Ce mécanisme est aisément mis en place par l’enfant (Dicopsy).

Le déni consiste à nier la réalité perçue. Lorsque ce mécanisme est utilisé par le sujet, celui-ci transforme inconsciemment la signification des faits qu’il perçoit, car ses perceptions sont cause d’angoisses. La réalité perçue est niée et à elle se substitue un monde imaginaire, plus confortable. Ce mécanisme est aisément mis en place par l’enfant (Dicopsy).

Incestés, échangés ou vendus pour de l’argent ou des prestations en nature, nous en arrivons selon notre âge à ne plus avoir de souvenirs sur notre passé de victime. C’est une façon de nous protéger du traumatisme que nous subissons. Nous appelons cela le déni. Le déni peut aller de l’oubli partiel ou total des faits jusqu’à un âge adulte avancé. Plusieurs d’entre nous sommes sortis du déni quarante ou cinquante ans après les faits.

Infoscience publiait le dix sept mars 2001 sous le titre« La mémoire réprime les faits traumatisants » un article expliquant une méthode tendant à prouver que notre mémoire fait des choix en fonction des événements vécus.Michael Anderson et Collin Green de l'Université de l'Oregon y démontrent que la conscience ne se rappelle pas que les bons souvenirs. Elle peut aussi oublier les plus désagréables en les réprimant au cours du temps. Infoscience écrit : « Michael Anderson et Collin Green de l'Université de l'Oregon, ont mis au point une méthode pour mimer la répression de cette mémoire. Ils ont adapté la méthode du "faire/ne pas faire" utilisée dans l'apprentissage et l'exécution de mouvements simples chez les primates à "se souvenir/ne pas se souvenir" chez des humains.

De jeunes étudiants parfaitement "sains" d'esprit se sont prêtés à un jeu de "memory". On leur a demandé de mémoriser une liste de 40 paires de mots sans aucun rapport l'un ou l'autre, par exemple : danger et gardon. Mais en s'efforçant d'oublier l'un d'eux, dans ce cas gardon, sans que ce choix soit favorisé ou conditionné. Chacun des mots "interdits" choisis par l'étudiant a été scrupuleusement noté. Puis les psychologues leur ont présenté un des mots de chaque couple en leur demandant de "se souvenir", ou de "ne pas se souvenir", du deuxième en fonction de s'il avait été écarté ou pas. L'opération a été répétée 16 fois. Sans surprise, tous les participants se rappellent facilement les mots de la catégorie "souvenir", ici danger. Inversement, ceux de la catégorie "ne pas se souvenir", gardon, sont bien vite oubliés.

Il n'est pas étonnant de voir que la répétition renforce la mémorisation de ce qui doit être rappelé. En revanche, ce qui est plus surprenant, c'est de voir qu'elle accentue aussi l’inhibition. Par ce dispositif "souvenir/ne pas se souvenir", le participant renforce le processus de refoulement en pratiquant deux cheminements : l’un en pensant au mot qu’il doit oublier, l’autre en prononçant cette interdiction à haute voix. Mais s’agit-il vraiment d’un processus de contrôle et de répression de la mémoire non désirée ? L’individu ne construirait-il pas ses souvenirs par association d’idées qui, au cours des répétitions, s’entremêleraient et s’emberlificoteraient ?

Pour répondre à cette question, Anderson et Green ont présenté à leurs cobayes la première lettre de chaque mot de la liste mais en changeant les associations. Par exemple insecte/g__ au lieu de danger/g__, et en leur demandant de retrouver le mot le plus conforme. Il y a plus de chance que le mot soit trouvé lorsqu'il fait partie de la catégorie "se souvenir". A l'inverse, les inhibés le restent. Ce n’est pas l’association qui est oubliée mais bien le mot qui est réprimé. Par ce processus de répression, la conscience contrôle activement ce qui ne doit pas être mémorisé et le refoule. Le lien entre deux faits persiste dans le temps, en revanche l'élément traumatisant est bel et bien refoulé.

On retrouve la définition même de Freud. Par ce nouveau type d'approche psychanalytique, les psychologues espèrent comprendre les mécanismes menant à l'amnésie et, dans des situations bien plus traumatisantes, aux troubles post-traumatiques dans les cas d'abus sexuels chez l'enfant ».

"Il y a maintenant six mois que je me suis rappelé de choses que celui qui a détruit ma vie m'a fait subir. Pendant sept, huit, neuf ans... je ne sais plus... j'avais tout oublié ou du moins tout enfoui au fond de ma mémoire... Maintenant des flashs me sont réapparus et je n'arrive plus à ne pas y penser. Je me souviens d'une phrase que je ne peux entendre aujourd'hui sans penser à tout ça. Quand mes parents n'étaient pas là et comme ils n’étaient pas souvent là, je ne sais plus comment ça a  commencé, je ne sais plus combien de temps ça a duré, je ne sais plus jusqu'où il est allé, je ne sais plus quand cela s'est passé je sais juste que c'était quand j'étais au primaire... il voulait que je le masse... je sais plus je sais que ce massage n'était pas un massage seulement du dos... je crois bien qu'il était nu mais je ne sais plus. Il me manque beaucoup de choses de ces moments et je trouve cela très dur de ne pas savoir jusqu'où c'est allé. Je crois que j'aimerais savoir ce qu'il s'est réellement passé. A cette époque, je pensais que c'était normal ce que je faisais, j'étais consentante. Mais maintenant j'en souffre beaucoup. Je me mutile, je me fais vomir, parfois je mange énormément et parfois pas du tout. Dans des moments de désespoir je me mets à boire, à prendre des médicaments par boîte entière. Ce passé me ronge et je n'arrive pas à en faire abstraction. Je crois que ce que je suis devenue fait souffrir mes amis et ils doivent être vraiment compréhensifs pour arriver encore à me supporter. Je voudrais aller voir quelqu’un, un psy, j'ai les numéros mais je n'arrive pas à décrocher le téléphone. Je fais de plus en plus de cauchemars de viols, d'inceste, de suicide. Mes amis ne savent plus quoi faire. Je n'en ai parlé à personne de ma famille et ça me semble impossible !".

Le déni est un mécanisme de protection qui se met en place quand survient l’inceste. On peut imaginer que l’enfant se coupe en deux, mettant d’un côté, sous clé, l’horreur insurmontable de l’inceste, gardant de l’autre ce qu’il reste de réalité. D’ailleurs de nombreuses victimes expriment le ressenti « d’être coupées en deux ». L’inceste sous clé peut rester dans la mémoire mais peut aussi disparaitre jusqu’à ce que la personne soit capable d’affronter ce souvenir traumatique.

Souvent à l’âge adulte, à l’occasion d’un évènement émotionnellement important dans sa vie comme un deuil, mariage, divorce, naissance d’un enfant, lorsque son enfant atteint l’âge qu’elle avait lors des faits… la victime va se souvenir du passé mis sous clé. Nous le verrons plus loin, c’est le premier pas vers le rétablissement mais c’est aussi une épreuve très douloureuse. En tant que mécanisme de protection, le déni peut agir sur la mémoire mais aussi sur la perception de la réalité. C’est comme si les choses ne se connectaient pas entre elles, comme si la personne ne pouvait pas voir dans le miroir car celui-ci serait brisé en mille petits morceaux. Impossible d’atteindre le vrai sens des choses, des évènements, des sentiments, des relations… On sait que notre père est dangereux puisqu’il nous a violé mais l’on ne veut pas le croire ou le relier à la réalité. De ce fait, on laissera notre enfant en sa présence, l’exposant à être lui aussi victime. Le système de protection du déni a un coût qui peut s’avérer très élevé mais il faut avoir à l’esprit que l’inceste est un meurtre psychique et qu’il n’y a pas d’autre moyen d’y survivre. Le déni ne se contrôle pas, c’est comme un réflexe de survie. La rançon de cette protection est l’isolement. Le déni est comme une carapace qui nous protège mais nous isole du monde extérieur à la fois. C’est une double peine. C’est pourquoi en sortir est salvateur mais douloureux aussi, un peu comme un crabe qui perdrait sa carapace. Pendant un temps qui peut durer plusieurs années, on est à nu, à l’œuvre pour se reconstruire mais fragilisé aussi.

Ecrit par une victime d'inceste lorsqu'elle a quitté le domicile paternel à l'âge de dix-neuf ans :

Elle était jeune, elle avait l'air sain et propre, mais ses yeux trahissaient sa souffrance. "Nous créons notre propre système de dénégation", a-t-elle expliqué. "Nous érigeons un mur entre nous et ce qui nous est arrivé. Il existe de nombreuses façons d'ériger ce mur - la drogue, l'alcool, n'importe quoi qui puisse nous faire oublier. Si les gens parvenaient à voir ce qu'il y a de l'autre côté du mur, ils comprendraient peut-être que ces choix que nous faisons sont souvent le seul moyen que nous avons trouvé pour survivre".

Extrait du site : De victime à survivante : un modèle de traitement pour les survivantes de l'inceste

A noter que nos trous de mémoire ne sont pas faits pour satisfaire notre justice qui a besoin d’éléments concrets, de dates, de lieux, de repères utilisés par les adultes pour déterminer la crédibilité de notre parole. Parole qui bien trop souvent se confronte à celle de l’agresseur sans autre élément de preuves. Mais les enfants ont des repères différents. Par rapport au temps par exemple, ce ne sont pas les dates que l’enfant peut donner mais les périodes liées aux rythmes scolaires, aux fêtes, anniversaires, aux naissances de frères et sœurs… ou alors, ces fameux trous de mémoire qui peuvent être des indicateurs mais qui ne sont pas souvent considérés comme tels par la justice française même lorsque l’on porte plainte à l’âge adulte.

Au Canada, aux Etats-Unis et en Belgique, les autorités font appel à des experts en psychologie qui mènent une évaluation de la parole de l’enfant en utilisant notamment un test semi standardisé : le AVD ou SVA en anglais c’est-à-dire l’Analyse de la Validité de la Déclaration ou Statement Validity Analysis créé par John C. Yuille de l’University of British Columbia. Dans ce test, les trous de mémoire de l’enfant peuvent être, en fonction des autres critères d’évaluation, un signe positif de traumatisme vécu par l’enfant. Ce test n’est pas utilisé systématiquement en France par les experts ce qui ne loge pas toutes les victimes à la même enseigne. Il convient bien entendu d’être formé à son utilisation.

L’association Parole d’enfants en Belgique, fréquemment sollicitée par les pouvoirs judiciaires pour évaluer la parole de l’enfant présente cette méthode de la façon suivante : la méthode AVD repose sur une hypothèse formulée par le psychologue allemand Udo Undeutsch : «un récit basé sur des faits réellement vécus a des qualités ou des caractéristiques différentes de celles d'un récit raconté par quelqu'un qui n'a pas vécu l'événement ». En ce sens, l’AVD n'est pas un détecteur de mensonges. C’est plutôt un détecteur de vérité : il permet de conclure que « ce que l'enfant a dit est probablement vrai » mais il ne permet pas d’affirmer que « ce qu'il a raconté est probablement faux ».

En résumé :

-       Le déni est un système de protection de la victime qui peut aller jusqu’à l’amnésie ;

-       Pour les victimes qui ont oublié, les faits peuvent ressurgir n’importe quand au cours de la vie et souvent lors d’un évènement particulièrement important émotionnellement ;

-       L’être humain sort du déni seulement quand il en est capable.

Extrait du livre "Comment j'ai surmonté l'inceste" d'Isabelle Aubry

Le cerveau à tous les niveaux par l'université Mc Gill au Canada (copyleft)

L’hippocampe est une autre structure limbique essentielle spécialisée dans l’encodage de l’information. Comme tous nos vieux souvenirs en dépendent, il serait étonnant qu’elle ne soit pas impliquée dans des troubles anxieux comme l’état de stress post-traumatique (ESPT) généré par la mémoire d’expériences pénibles.

Et effectivement, des études montrent une taille réduite de l’hippocampe de ceux qui ont subit le stress associé à l’inceste ou aux champs de bataille militaire. Cet hippocampe atrophié pourrait expliquer les troubles de la mémoire explicite, les flashbacks et les souvenirs fragmentaires de l’événement traumatisant éprouvés par ces personnes.

Source : Jacob L. Driesen, Ph.D.

Source : J. Douglas Brenner

A gauche, un scan en résonance magnétique fonctionnelle de l’hippocampe d’un enfant normal. À droite, celui d’un enfant ayant un passé d’abus sexuels : l’hippocampe montre une réduction de volume significative. 

Outre les variations de la taille d’une structure cérébrale, l’activité nerveuse anormalement plus élevée ou plus basse d’une région du cerveau révélée par l’imagerie cérébrale peut être un autre dérèglement à la base d’un trouble anxieux…

 

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