Il est souvent mis en lumière, les victimes d'agressions sexuelles dans les institutions éducatives ou religieuses, les violences intrafamiliales, etc. Mais face à l'inceste, je ne suis pas sûre que l'Etat puisse grand chose.
Cela fait 45 ans que je garde en moi cette honte d'avoir laissé mon père me toucher. 45 ans d'un silence douloureux. Surtout, ne pas dire, personne ne me croirait. Et puis, je n'étais qu'une fille. Tout le monde sait à quel point les filles peuvent exagérer. Elles sont hystériques. Elles en font trop. Du moins, dans les années 1980, c'était un discours que j'entendais régulièrement. Je vivais dans un environnement machiste où la parole des femmes avaient d'autant moins de valeurs que leur rôle était cantonné à celui de la ménagère accomplie.
Mon père n'était pas à proprement parler, violent, mais il était impressionnant. Il n'aimait pas que l'on remette en question son autorité. Et, pour l'enfant que j'étais, il représentait l'archétype de l'homme protecteur à qui il ne fallait pas chercher des histoires. Il avait un charisme, un caractère fort qui forçaient l'admiration. Or, je n'avais que 11 ans quand il eut ses premiers gestes déplacés. Mais c'était aussi la première fois qu'il me donnait l'impression de s'intéresser à moi. Je ne comprenais pas pourquoi, il devait caresser cette partie intime de mon anatomie pour me témoigner son affection. Il le faisait quand ma mère et mon frère n'étaient pas là et le reste du temps quand j'osais m'exprimer, il avait cette expression qui me mettait hors de moi ; "Tais-toi, toi". Il disait que c'était pour rire, que ce n'était qu'un jeu pour lui.
Je crois qu'inconsciemment, je me rebellais contre cet amusement pervers. Toutefois, j'avais du mal à me dire que ce qu'il me faisait subir n'était pas normal. Mon corps me trahissait. Il répondait favorablement à ses caresses, faisant taire mon cerveau jusqu'à accepter cette jouissance qui me détruisait moralement et mentalement en grandissant. Jusqu'à l'âge de 13 ans, il m'obligea également à le caresser pour qu'il puisse lui aussi jouir entre mes mains. Je n'ai jamais osé lui dire non. Je crois que j'avais trop peur de lui pour lui résister. Enfin, je n'en sais rien. Je suis incapable de décrire ce que je ressentais à part cette sensation physique. Puis, alors que mes résultats scolaires étaient en chute libre, qu'il était clair que je devais redoubler ma troisième au collège, pour me punir, il m'asséna un coup de pieds devant ma mère et me traita de : "Salope !" Il cessa dès-lors de me toucher. Or, le mal était fait.
Je ne valais rien. Je ne savais même pas qui j'étais, ce que je valais. Si j'étais capable de faire quelque chose de ma vie, si je méritais d'être aimée.
Aujourd'hui, je suis mariée, j'ai deux merveilleux enfants que j'essaie d'accompagner au mieux dans leurs débuts en tant que jeunes adultes, consciente qu'il m'est devenu impossible de leur cacher mon mal-être. Même si j'arrive à leur expliquer ma dépression, je suis incapable de leur dire ce que leur grand-père m'a fait. Je ne veux pas détruire leur affection pour lui. Comme je refuse de faire du mal à mes proches en dévoilant cet inceste. J'ai peur de leur rejet. Je me sens tellement coupable. Même si je dis à mon psychologue que cela va mieux, par moment, comme aujourd'hui où je témoigne, cette culpabilité ressurgit. Mon mari est informé de ce qui m'est arrivé durant mon enfance. Très peu de personnes le savent. Cependant, j'essaie de me reconnecter à mes émotions... Je comprends ce besoin de s'exprimer pour beaucoup de victimes. Je comprends que des célébrités dévoilent leur douleur d'avoir été abusées ou violées. Mais, j'ai énormément de compassion, voire d'empathie pour celles qui n'osent pas parler. Car je suis comme elles. Du moins, je l'étais jusqu'à présent.