Il faut se battre

Témoignage Publié le 01.02.2025

Bonjour, je vais bientôt avoir 66 ans et j’ai été abusée et violée par mon frère unique de l’âge de 7 ans à 13 ans.

Lors du décès de ma mère il y maintenant 17 ans, mon père souffrait déjà de la maladie d’Alzheimer et ne me reconnaissait plus. Ma mère est partie très vite d’un cancer du pancréas. Ils étaient domiciliés en région parisienne. J’ai pris soins d’eux durant tout ce temps. La succession s’est très mal passée, j’ai dû prendre un avocat pour défendre mes intérêts car mon frère avait abusé financièrement de la tutelle de mon père. Cette succession a mis en lumière la brutalité de celui que je ne veux plus appeler mon frère, car voulant me faire sortir de la maison de campagne de mes parents, il m’avait alors dit qu’il allait m’emmener dans la chambre et me mettre « une rouste ». J’étais avec mes deux filles, dont l’aînée faisait alors des études pour devenir professeure de sport. S. est intervenue directement en lui signifiant de ne pas toucher un seul de mes cheveux, il a reculé et n’a pas osé se confronter à S.. J’ai voulu déposer une plainte à la gendarmerie mais comme cela s’était passé dans son village et qu’il faisait partie « des notables » en tant que kinésithérapeute amis des médecins... Ceux-ci n’ont rien voulu entendre, juste faire une main courante.

Après cette menace violente, environ 2 mois après, alors que j’étais de retour chez moi en région parisienne, je marchais dans la rue et en traversant au milieu de la route, un flashback est soudain remonté avec un gros sentiment d’anxiété, l’autre me prenant les mains dans son lit (nous partagions la même chambre dans l’enfance) et les entouraient sur son sexe, un sexe énorme et poilu. Il tenait mes mains avec des va-et-vient pour se masturber. Puis d’autres flashbacks qui surgissaient chez moi, dans la rue, avec de plus en plus de précision, jusqu’à la pénétration avec ses doigts et son sexe. J’étais dans ma 7ème année. Durant toutes ces années, je n’ai rien dit a personne, sidérée, ne sachant pas si c’était normal ou pas, j’ai eu mal parfois mais aussi ressenti - ce que je peux dire après des années de travail thérapeutique - la découverte de mon corps et de certaines sensations.

J’ai quitté le domicile familial à 18 ans et avec une bourse entrepris des études pour devenir éducatrice spécialisée et thérapeute systémique. J’ai travaillé 15 ans dans un centre d’aide pour toxicomanes et presque 20 ans à l’Aide Sociale à l’Enfance. JAMAIS durant toute ma vie professionnelle, ces souvenirs ont fait surface dans mon esprit, bien caché dans mon inconscient, ce qui me laisse encore aujourd’hui dans cette interrogation : je travaillais avec des enfants abusés sexuellement, j’ai participé à des audiences en pénal et en correctionnel au tribunal. Des formations. J’avais alors juste remarqué à cette époque que les enfants se confiaient beaucoup plus facilement sur des abus sexuels avec moi lors des entretiens. Mais RIEN me concernant !

Après ces flashbacks, mon anxiété est devenue quasi quotidienne. J’ai commencé et j’ai toujours une dépression sévère pour laquelle je suis suivie en CMP avec 5 cours séjours en cliniques. La dernière en 2019. J’ai eu des problèmes de santé physiques : 17 fractures de côte en 5 ans, un déplacement de vertèbre, d’autres fractures du pied, du poignet, perte de l’audition, acouphènes et j’en passe. J’ai été mise en invalidité. Aujourd’hui encore, j’ai toujours des flashbacks qui me surprennent, qui rejouent toujours les mêmes scènes et qui me laissent désemparée et dans l’angoisse que je m’efforce de chasser de ma mémoire malgré les 59 ans passés.

Aujourd’hui je sais que si je n’en ai pas parlé à ma mère, c’est que je savais intuitivement qu’elle ne l’aurait jamais crue. L’autre avait une place toute particulière auprès d’elle, déjà parce que c’était un garçon et que d’autre part, mon père ayant été rappelé durant la guerre d’Algérie (contre ses propres convictions, étant pour l’Algérie Algérienne et non plus française), il était parti lorsque l’autre avait 6 mois, et ma mère avait dû subir le départ de mon père, qui en l’occurrence a perdu son meilleur ami et est revenu en perdant un rein. Mon père a fait une dépression à son retour, qui je crois l’a marquée toute sa vie. J’étais très proche de lui, il a et a été toujours celui qui malgré tout m’a planté les deux pieds sur terre, m’apportant l’amour de la musique, de la photo, de la peinture que j’ai d’ailleurs pratiquée toute ma vie en m’inscrivant en cours du soir à l’Ecole Boulle. Ma mère, par contre, ne m’a jamais vraiment entourée d’amour et de tendresse petite. J'étais plutôt une charge pour elle. J’ai juste le souvenir d’un été où j’étais en vacances chez mes grands-parents maternels et où je dormais dans le même lit que l’autre en subissant ses assauts. En fin de la 1ère semaine, je me souviens d’une souffrance quotidienne qui m’envahissait tout les jours et d’avoir voulu téléphoner à mes parents pour qu’ils viennent me chercher. J’étais en pleurs au téléphone. Mon père n’était pas rentré du travail et ma mère a refusé prétextant un caprice, que j’étais bien chez mes grands-parents au grand air et que cela leur briserait le cœur de me voir partir ! La semaine suivante, j’ai attendu l’heure du retour de mon père du travail pour appeler et lui parler, je me souviens d’avoir explosé en larmes en disant que je voulais rentrer car ils me manquaient trop. Mon père a pris la décision de m’écouter et ils sont venus me chercher.

Durant le mois qui a suivi, ma mère, assistante maternelle à l’époque, s’est occupée des enfants et pour me punir ne m’a pas adressé la parole durant 1 mois. Ce fut la pire souffrance qu’elle m’infligeait. J’ai vécu ce mois dans un vide sidéral dont les conséquences ont été terribles pour moi : me taire et enfouir ! Je sais aujourd’hui que je n’ai pas choisi d’être éducatrice spécialisée par hasard, que voulais-je réparer ? Me réparer ? Réparer la petite fille en moi qui souffre encore aujourd’hui et qui a raté sa vie affective, malgré deux belles filles adultes de deux pères différents et une petite-fille. Ce fut des hauts et des bas dans nos relations quand j’ai parlé de cet inceste, l’aînée ne voulait rien entendre pour ne pas gâcher son enfance avec ses cousins et la deuxième se protéger de ma dépression, de mon mal-être. Aujourd’hui j’ai d’excellentes relations avec ma deuxième fille qui habite près de chez moi et qui est très soutenante. L’aînée est partie vivre à Barcelone avec ma petite-fille pour enseigner au Lycée Français. Nos relations sont plus complexes.

Nous travaillons avec ma psychologue sur une plainte, ou pas ? Je suis toujours en grande fragilité psychologique et je ne trouve pas le courage de me battre sachant que les faits sont prescrits. J’ai aussi très peur d’une plainte de l’autre pour diffamation ! Ce récit est une partie de ma vie que je vous confie, aujourd’hui, je n’ai plus honte et je ne culpabilise plus, c’est l’autre le prédateur, moi la victime, il me faut sortir aussi de la victimisation. Je suis loin d’une reconstruction complète mais j’y travaille, même si parfois je perds l’espoir. Je souffre d’anxiété quasi-permanente, mais idem, j’y travaille aussi grâce au « bordage » du CMP qui est un lieu vital pour moi. Il faut se battre pour l’imprescriptibilité des crimes d’inceste sur mineurs, pour la reconnaissance de la mémoire traumatique, pour la destruction massive que ces crimes entraînent.