Ce sentiment d'abandon

Témoignages Publié le 11.12.2013

altSentiment d'abandon Pourquoi une émotion si forte ? Comment aurais-je pu imaginer qu’un jour on m’écouterait ? Cela peut paraître ridicule ; mais, pas pour moi. Longtemps après les maltraitances, j’ai voulu dire à ma mère ce qui me faisait violence. Je voulais que l’on me protège, mais en guise de réconfort j’ai reçu pour toute réponse le déni, auquel ont succédé ces mots terribles pour une enfant. Il ne fallait rien dire à personne sous peine d’être encore plus violentée. Je devenais la coupable des actes d’autrui, j’étais la honte de cette famille qui me haïssait. Ma mère avait peur que je parle. Comment aborder un sujet aussi perturbant même avec des proches ? C’étaient des actes si atroces qu’il n’y avait pas de mot pour les décrire. En fait, je suis restée des années persuadée que je n’étais qu’un monstre. Et comment peut-on accepter de garder un monstre sous son toit ? Abandonnée par père et mère, oubliée volontairement dans des caves effrayantes, violée régulièrement, j’ai perdu l’usage de la parole, enfermée dans ma détresse, sous peine d’être punie encore plus sévèrement.

Pendant des années, je me suis tue, malgré la douleur. J’ai travaillé sans relâche et fait face au quotidien avec un tel acharnement pour ne pas montrer un seul signe de souffrance. J’ai gardé en moi toute ma peine. Que de chagrins silencieux, étouffés ! J’étais seule avec mon malheur sans pouvoir me confier. Comment ne pas appeler cela de l’abandon ? Pour quelles raisons m’avoir fait subir tant de maltraitances dont l’abandon fait partie ? Répercuter un tel phénomène sur ma descendance était pour moi impensable. C’est ainsi, que j’ai décidé d’y mettre un terme. Mais, rompre la chaîne d’abandon n’est pas chose aisée et peut s’avérer bien compliqué. C’est dans les moments difficiles, dans des situations critiques comme la solitude, les affrontements familiaux, l’isolement… Que je me sentais terriblement abandonnée. Ce sentiment qui m’était coutumier me renvoyait vers une sensation d’impuissance douloureuse, de solitude insurmontable. Un désarroi intense s’installait alors plus ou moins durablement, souvent accompagné de profondes angoisses, de colères inexprimables, de tristesses inconsolables, d’insécurité permanente. J’étais comme perdue, toute seule. Cette peur d’être abandonnée, je la ressens encore fréquemment aujourd’hui. Je me sens si fragile. Je suis incapable de vivre seule. C’est une peur au fond de moi qui ne me lâche pas. C’est une sorte de panique en moi constante avec cette sensation étrange que cette souffrance est ancrée à jamais à l’intérieur de moi. Je crains souvent que l’on m’oublie. Lorsque j’ai un rendez-vous, ma plus grande hantise est qu’on ne se rappelle plus de moi. Quand je suis en famille, j’ai également l’impression de n’intéresser personne, de passer inaperçue. Dans ces circonstances, l’angoisse augmente d’une telle importance qu’elle devient intolérable. J’ai peur que mon mari m’oublie. Je me demande même s’il ne va pas finir par m’abandonner réellement sans m’en avertir un jour. Je me sens toujours terriblement seule avec moi-même, avec mes peurs.

J’ai toujours fait semblant d’être une battante et j’ai toujours fait en sorte d’ensevelir mes angoisses sous mon activité professionnelle. J’ai facilement l’impression d’être rejetée surtout dés que quelqu’un me fait une critique. Je me sens alors très mal et crains de ne plus être aimé. Me faire des remarques peut me mettre dans tous mes états jusqu’à me sentir mal à l’aise, mortifiée. J’ai l’impression dans ces moments-là de ne pas être aimable. Ce sont généralement des moments très durs à vivre. Sur le coup, je peux éprouver un chagrin immense. Généralement, je mets plusieurs heures voire plusieurs jours avant de me ressaisir et de dépasser mon désarroi. Certaines paroles peuvent tellement me bouleverser que je mettrai plusieurs années avant de pouvoir avoir assez de recul pour pouvoir enfin les accepter. Cela ne veut pas dire que je ne tolère aucune remarque ; mais, il est vrai que j’ai toujours cette peur d’être exclue, rejetée par mes proches ou pire de ne plus être aimée avec mes défauts. Lorsque j’étais enfant, puis adolescente, mon entourage passait son temps à se moquer de moi. Etant relativement fragile psychologiquement, je me vexais facilement. Ma mère me disait : « Tu es trop susceptible ! On ne peut rien te dire. » J’ai souvent pensé que c’était une sorte de tare honteuse.

Aujourd’hui, j’éprouve encore une très profonde colère contre toutes ces personnes qui se sont acharnées sur moi. Comment accepter que quelqu’un me regarde, me touche ou me parle avec tous ces individus qui m’en voulaient tant ? Le seul moyen de me faire entendre était alors de crier, de gesticuler. Etait-ce de la violence ? Cette rage qui m’envahissait, soudainement, était insupportable. J’exprimais ainsi le désespoir dans lequel je me trouvais. C’était le seul moyen de traduire mon sentiment d’abandon. Dans ces moments pénibles, j’avais l’impression de ne plus être moi-même, de ne plus me sentir vivante. J’ai souvent eu envie de mourir. Je ne savais plus comment vivre. J’étais désespérée. Comment exprimer cette impression d’abandon ? Impossible d’exprimer mes émotions. Donc, je me suis repliée sur moi-même et je crois même qu’au fur et à mesure des années de moqueries, je me suis butée. Comme je n’acceptais plus les remarques, les critiques, je me vexais, je boudais et parfois j’explosais… Pourtant, j’essayais d’étouffer le plus possible ma rage qui m’encombrait, me gênait dans ma vie quotidienne. Je n’avais pas d’autre choix que de m’endurcir, de me blinder jusqu’à en devenir complètement insensible. C’est ainsi que très longtemps, je me suis enfermée dans un mutisme total. Le monde du travail m’a aidée à reprendre contact avec autrui.

Au début, ne sachant pas comment me comporter, je parlais avec un discours très conventionnel et impersonnel à mes interlocuteurs. Je ne montrais jamais mes émotions, mes sentiments. En fait, j’étais comme complètement blindée et j’étais capable de ne rien éprouver. J’ai adopté cette attitude pendant des années. J’étais devenue de marbre face à n’importe quelle circonstance, n’importe quelle situation. Je fonctionnais comme un véritable automate. Je n’aimais personne, je n’avais besoin de personne. Durant de longues années, j’ai été envahie par une amertume très profonde, par une tristesse occultant ma colère. La sensibilité n’avait pas de place dans mon monde. Parfois, j’aurais voulu mourir d’être dépourvue de tout sentiment. Je connaissais une solitude extrême car personne n’osait rentrer dans mon existence. Adolescente, je m’habillais « à la garçonne » volontairement pour ne pas être féminine. Comme j’étais plutôt sombre et triste, tout le monde me laissait à mon sort. J’étais comme un lion en cage qui tournait en rond tellement la souffrance était insupportable. A certains moments, j’ai même cru devenir folle tellement j’étais en manque d’amour, tellement je n’arrivais pas à me faire accepter. Je cachais ma colère profondément en moi et j’intériorisais tous mes ressentis ainsi que ma révolte. Je n’avais qu’une vision pessimiste du monde. Aucun lieu ne m’inspirait la tranquillité et l’humanité entière ne m’inspirait que le mépris. Le meilleur moyen de ne pas être abandonné était de rester seule. Cette peur de l’abandon, de la souffrance m’a conduit à me couper du monde. Ainsi, me retrouvant seule, personne ne pouvait m’abandonner, personne ne pouvait plus me faire de mal. Mais, la solitude pesante prend très vite le relais. La souffrance ne disparaît pas et pourtant, il faut tenir le coup, rester debout malgré cette espèce de rage intense qui fulmine à l’intérieure de soi.

Cette colère, à peine contenue, sort le plus souvent sous forme de maladies empoisonnantes. Mais peut-on être réellement insensible comme on le voudrait ? La douleur et l’angoisse, en me tenaillant, me rappelaient que j’éprouvais encore des émotions comme tout être vivant. Je vis encore à ce jour dans la crainte constante d’être abandonnée. Je suis en permanence anxieuse, agitée, nerveuse. Lorsque je me sens abandonnée, j’ai l’impression d’avoir déçu mes proches ou d’avoir fait quelque chose de mal. Pour moi, il est sûr que je ne peux pas être aimée pour ce que je suis ; je n’ai pas de valeur. C’est pour cela que je ne me montre jamais tel que je suis. Mon existence n’a rien d’extraordinaire voire plutôt monotone et je me trouve « bête ». Je me sens souvent honteuse de ce que je suis devenue ; c'est-à-dire « rien ». Ma vie relationnelle se limite à quelques échanges seulement. Par peur de l’abandon d’autrui, je préfère provoquer en premier l’abandon. Ainsi, je me replie dans la solitude la plus totale. Comment quelqu’un pourrait-il réellement s’intéresser à moi ? Je me méfie de tout le monde en permanence ce qui fait échouer mes relations. Ma vie n’a été qu’une suite d’échecs. Effectivement, j’ai toujours arrêté brusquement toutes mes activités, fuyant des situations que je vivais comme décevantes. De ce fait, je n’ai jamais connu la réussite fulgurante dont je rêvais. Je change régulièrement d’emplois ou de services que je juge très vite sans intérêt.

Ma mère m’a mise au monde certes, puis sans prévenir, elle m’a abandonnée. Je ne peux toujours pas aujourd’hui comprendre ce qui lui est passé par la tête. Quel désarroi ! Cette absence d’affection dont je souffre, d’échanges de paroles, de soins corporels n’est imaginable. Mes géniteurs ne m’ont manifesté leur présence que par des châtiments, des colères injustifiées, des attaques répétitives, un rejet constant. Mon existence leur importait peu. Enfant, j’ai passé mon temps à rechercher des repères stables pour stopper ce désarroi et ce désespoir qui m’envahissaient, dans lesquels je m’enfermais. Je n’étais même pas considérée comme un animal ; alors, comment devenir un être humain ? J’ai toujours l’impression de me tromper, de déranger, d’être de trop. Enfant, mes parents ne me laissaient pas tranquille. Ils s’acharnaient sur moi. Parfois, j’aurais voulu être invisible pour ne pas déranger, pour ne pas prendre de coups, pour trouver un peu de répit. Peut-être pensaient-ils que je ne ressentais rien, comme si je n’existais pas. Je n’ai pas réussi à me faire aimer d’eux.

Face à ma mère aujourd’hui en tant qu’adulte, je suis encore terrorisée comme lorsque j’étais enfant. Je n’arrive pas à grandir et je reste une éternelle petite fille effrayée. Je suis comme paralysée devant ma mère. Rien n’est pire que d’être en présence de quelqu’un de cher et de voir à quel point on n’existe pas pour cette personne. Inconsidérée, encombrante, j’ai grandi dans une famille où rôdaient sans cesse la mort et le silence. En plus d’être abandonnée, j’étais un élément gênant, incompris, étranger par mes parents. Je n’existais pas en tant que personne humaine car il m’était interdit de penser. De plus, ma sensibilité était anesthésiée et il n’y avait aucune place pour l’imaginaire. Pourtant, je voulais tellement partir à la découverte d’un ailleurs.

Le pire n’est pas la mort, c’est la haine et la violence. L’horreur est tellement difficile à admettre que pour autrui elle en est inimaginable. Les atrocités sont tellement impensables qu’il m’est encore aujourd’hui particulièrement pénible de me remémorer les abus endurés. Le clan familial a tout simplement détruit ma vie, volé mon enfance. Je suis comme morte à l’intérieur et je ne vis plus normalement. Je me sens irréelle. Je suis sale. J’ai tellement honte. Pourtant, j’ai tout fait pour occulter ces événements à vie. Ma famille avait un pouvoir phénoménal sur moi. Ainsi, elle pouvait jouir pleinement de mon corps à volonté. Je n’existais pas ; je survivais. C’est pourquoi je m’enterrais dans un mutisme profond, j’avais des maladies à répétition, certaines addictions sont apparues à l’adolescence. Je me protégeais alors du monde adulte en m’exilant dans un monde imaginaire. Cela m’apaisait car je ne pouvais pas me plaindre d’autant plus que mes agresseurs faisaient tous partie de ma famille. Je ne savais même plus faire la différence entre le mal et le bien, entre le laid et le beau, entre le juste et l’injuste. J’avais une seule peur, c’était de devenir comme eux. Je me sentais profondément abandonnée par toute ma famille et ce sentiment perdure toujours à ce jour.Combien de fois, j’ai redouté les représailles des adultes de ma propre famille ? C’est donc le silence que j’ai choisi pour être sûr de survivre à toute cette violence.

Mes crises d’épilepsie me libéraient de toute cette tension accumulée pendant des jours et des jours de cauchemars. Je ne les redoutais pas. Bien au contraire, je les attendais car elles me permettaient d’oublier pendant un temps ma condition humaine. Cette immense chute dans le vide, puis ce trou noir devenaient mes sauveurs.

Suis-je donc encore inconsolable à ce jour ? Peut-être en exprimant toutes mes émotions, mes peines, quelqu’un pourra me réconforter. La seule réponse à ma détresse est l’écoute, la prise de conscience de ma douleur, la perception de mon désespoir. Du temps est nécessaire pour accepter de retourner dans mes abîmes pour mieux les comprendre. J’ai besoin de confiance pour penser, pour parler et me libérer. Ce n’est pas facile que d’être confrontée à ses souffrances. C’est d’une brutalité invraisemblable. Parfois la douleur est telle qu’on préférerait mourir. Comment revenir de l’enfer du silence écrasant. Je n’ai même pas la force de crier encore à ce jour toute ma haine. J’ai passé tellement d’années à ne rien exprimer de personnel que cracher ma rage, expulser ma révolte me semble encore impossible à ce jour. J’ai toujours été seule, sans soutien. Oui, cela donne envie de pleurer, de hurler ; mais, en même temps, je me sens encore toute petite, perdue, sans lien. Le goût de mort, du silence est beaucoup trop présent. Difficile de parler également car à chaque fois, je me retrouve confrontée à l’étendue du gâchis de ma vie. Je suis alors comme en ruine après une terrible tempête et la reconstruction va être très longue. J’ai comme l’impression que je ne vais jamais guérir de mes blessures.

J’ai fait semblant toute ma vie ; mais, à présent, ce n’est plus possible. J’ai très longtemps comblé mon manque affectif par la consommation de vêtements, de loisirs divers. Mais l’impression ou l’angoisse d’abandon ont toujours été les plus fortes. Comment ne pas se sentir complètement abandonnée lorsque ses parents ne cessent de vous répéter : « Tu es nul », « Tu n’es bonne à rien », « Tu ne vaux rien », « Tu rates tout ce que tu fais », « Tu es folle », « Tu es bête », « Tu n’y arriveras jamais », etc. ? J’avais la sensation que mes géniteurs me tuaient à petit feu. Je me mettais parfois dans une colère phénoménale pour éviter d’être profondément touchée. Je me sentais souvent submergée par la rage qui se transformait d’ailleurs en haine par la suite. Enfant, j’ai souvent pensé que ce délaissement ou ces rejets étaient mérités, que je n’étais pas aimable, indigne d’attention, méchante, sans aucune qualité. Bien souvent, j’aurais voulu être une autre, transformer cette réalité insoutenable. Mais, je ne peux malheureusement pas changer mon histoire. Tous ces abandons subis ne peuvent pas être effacés. Alors, comment changer de regard sur chacun d’eux ?

Pour l’instant, tout ce que je peux affirmer c’est que je suis contente de mieux comprendre mon histoire car je me défais ainsi petit à petit de mes chaînes. J’accède comme à une sorte de liberté inconnue jusqu’alors. J’arrive mieux à apprécier les moments de paix. Ce sont des moments spéciaux, fabuleux comme si je me découvrais, comme si je faisais connaissance avec moi-même. L’existence est souvent difficile, elle peut même parfois ressembler à l’enfer, mais le plus important est d’aimer la vie, de l’aimer à en mourir.

Nous en parlons
M
May
Publié le 26.02.2017
Inscrit il y a 4 ans / Nouveau / Membre

Vous avez une très belle façon d'écrire,vous êtes une personne empathique,pleine de douceur et d'intelligence, la plume ne ment jamais. J'aimerais pouvoir écrire comme vous, d'autant plus que je me suis retrouvée en vous par endroit.

Je vous souhaite bonne continuation dans le processus de guérison que vous avez engagé au travers de cette écriture.

Les survivants ne sont pas des êtres faibles mais des êtres forts aux bagages fragiles, ne vous méprenez pas!

A vos côté,
Maeva

M
manou2256
Publié le 22.12.2013
Inscrit il y a 7 ans / Actif / Membre

Vos paroles sont très descriptives de vos souffrances...très bien analysées...je ne peux que vous encouragez à continuer sur cette voie...vous êtes loin d'être nulle ;-)
Avec une psychothérapie adaptée, vous verrez qui vous êtes "vraiment" et le bonheur arrivera tout doucement, mais sûrement...vous en êtes profondément capable...
Libérez-vous de toutes ces entraves et soyez vous-même, avec vos forces et vos faiblesses..."démasquez-vous", si je puis me le permettre...
bon courage, cordialement