De la réalité de l'inceste à l'acceptation : un chemin difficile

Témoignages Publié le 19.12.2011

Fotolia_4513306_XSBonjour, Je suis un homme de 44 ans. Je vais tenter de décrire mon parcours depuis l'époque du viol et de l'inceste, et les dégâts que cela a eu sur ma vie. Non pas pour me lamenter, mais pour essayer de témoigner avec lucidité. J'ai fait peut-être un peu long, mais je n'ai pas sur résumer mon parcours en peu de lignes... A l'âge de 9 ans, je jouais avec une petite voisine et un cousin de 2 ou 3 ans mon aîné. Il lui demande de lui montrer son sexe. Elle obtempère. J'étais très gêné. Je les ai laissés là, dans les herbes au milieu de l'ilôt de verdure du lotissement, je suis rentré chez moi.


Trois ans plus tard environ, le même cousin, grand et musclé, déjà adulte physiquement, me parle des femmes. De son attirance pour elles. Il me décrit ses exploits sexuels réels ou supposés. Il explique les techniques qu'il utilise pour se masturber, expliquant avec précision pourquoi tel matériel ou objet se trouve plus adapté.


Je ne me suis jamais masturbé, même si j'ai déjà fait des expériences d'érotisme, par exemple le contact d'un tissu sur mon sexe. A chaque fois avec une grande culpabilité, voire une terreur. Ma famille, conservatrice et chrétienne, n'aborde jamais le sujet du sexe : c'est un véritable tabou. Ma soeur raconte encore que ce sont ses amies qui lui ont expliqué ce qu'étaient les règles, notre mère se bornant à lui dire "tiens, mets-ça" en lui tendant un protège slip. On ne parle pas de ces choses-là.  A 12 ans, je suis petit, mince, et je suis encore loin de la puberté. J'écoute donc avec un intérêt mêlé de crainte et d'incompréhension ce cousin aîné qui semble si sûr de lui et qui me témoigne de l'intérêt.

Il me propose un jour de le rejoindre dans une chambre inoccupée. Nous sommes chez ma grand-mère, dans le sud de la France, elle dirige une maison de retraite, qui possède une annexe appelée "Le gourbi". Là, au-dessus de la morgue, se trouve une chambre que l'on réserve aux oncles et tantes de passage. Je m'y retrouve avec lui. Je ne sais plus comment tout à commencé, mais je me retrouve vite avec son sexe dans la bouche. J'ai le souvenir d'un pénis énorme, sans aucune mesure avec le mien, qui est encore celui d'un enfant. Il me flatte, me félicite, exprimant sa satisfaction au sujet de sa manière de procéder. Parfois il prend aussi mon sexe dans sa bouche, ce contact est gluant, pénible et je n'éprouve aucune jouissance.

Les fellations se reproduisent souvent cet été là. Parfois, je m'allonge et il se frotte contre moi, sans aller toutefois véritablement jusqu'à me sodomiser, ou alors peu profondément. Lorsque ces séances se terminent, je suis vide. Je n'ai plus aucun de souvenir de l'après, sauf celui d'un jour être allé me laver de la souillure, dans la mer, tremblant que les gens sur la plage ne comprennent se que je suis en train de faire.

Un jour, sur le bateau de son père, je tente de lui échapper. J'ai un souvenir mélangé, celui à la fois d'une terreur et d'un jeu. Le jeu est cependant si terrible, que je chute lourdement et me casse le bras. Mon bourreau me laisse alors retourner dans la grande maison familiale.

La suite se mélange un peu dans ma tête. Nous habitions à l'étranger, je peux donc lui échapper. L'année suivante, nous revenons en France, mon père restant à l'étranger. Les scènes reprennent. Il vient parfois dans la maison, dormir. Quoi de plus normal entre cousins. Lorsque la maison est calme, dans ma chambre près du garage les même scènes reprennent. Des sensations restent de cette époque, les odeurs violentes, les sensations d'étouffement et le goût infect lorqu'il parvient au plaisir, le sac de couchage dans lequel il dort, qui restera pendant des années comme le témoin de ces moments de honte et de peine. Un jour, des oncles et tantes sont à la maison. Un autre cousin à peine plus jeune que lui nous rejoint sur son invitation, dégaine son sexe. On m'invite à faire une fellation. Je m'exécute, descendant un peu plus bas dans l'avilissement et la honte de moi-même.

Un soir, ma mère vient nous dire bonne nuit. Elle nous surprend dans nos ébats, se met à nous invectiver, me prend par la main. Je dors avec elle cette nuit-là. Si on peut appeler cela dormir. Au matin, pas un mot. Le cousin ne viendra plus dormir chez nous. C'est la fin de long mois de cauchemar. Désormais remplacés par le sentiment d'être une ordure, un moins que rien. Terrorisé à l'idée que le petit Jésus me punira, que si mes parents savaient tout ce qui s'est passé, ils me rejetteraient. Honteux, le mot est faible, d'avoir pu ressentir du plaisir. En un mot, coupable.

Je deviens boulimique, et par conséquent quasiment obèse. Personne ne se doute de rien. Le petit garçon sensible se sent rongé de l'intérieur, mais finalement des réflexes se mettent en place, et j'oublie. La puberté survient finalement, vers 17 ou 18 ans. Après le bac, je vais d'échec en échec, oscillant entre fac d'éco et école d'art, sans jamais obtenir de diplôme, mettant toujours tout en place pour échouer dans ce que j'entreprends, sans m'en rendre compte. Je tombe amoureux régulièrement de jeunes filles, mais je suis incapable de passer à l'acte, de leur parler, de les séduire. Je pense au suicide, plusieurs fois, mais je ne sais pas pourquoi.

A l'âge de 20 ans j'ai ma première relation sexuelle librement consentie. Elle sera suivie de nombreuses autres : je cherche dans chaque femme une sorte d'absolu, la réponse à une souffrance qui me taraude et que je ne vois pas. Je ne trouve jamais l'amour véritablement, d'ailleurs je suis incapable d'aimer : je ne m'aime pas moi-même.  J'alterne des périodes d'euphorie durant lesquelles je me sens fort et brillant, avec des périodes d'abattement, ou je reste dans mon studio d'étudiant, cloitré durant une semaine, sans me laver, ne me nourrissant que de semoule hâtivement gonflée dans un bol. Je fume cigarette sur cigarette, du matin jusqu'au soir. Parfois je vais dans des soirées étudiantes et je bois jusqu'à dépasser l'ivresse, absorbant de grandes quantités d'alcool. Mon foie en garde encore des séquelles. Je travaille à grand peine. J'achète des revues pornographiques, je me masturbe souvent, jusqu'à l'épuisement. Je suis fasciné par les sexes énormes des acteurs pornographiques, pour une raison que j'ignore ils me paraissent attirants, j'imagine des histoires dans lesquels je joue un rôle, toujours celui d'un misérable, d'un être sans importance ramené au rang d'objet. Tout cela m'inquiète : suis-je homosexuel ? Je n'éprouve pourtant aucune attirance pour les hommes, c'est uniquement le pénis qui est l'objet de ces fantasmes.

Parallèlement, les femmes m'attirent, et je rêve d'amour. Je mélange, je confonds tout. Amour, sexe, relations : il n'y a pas de frontières. Incapable de vivre une relation sérieuse dans la vraie vie, je m'invente des relations merveilleuses, faites d'amour et de tendresse, avec telle ou telle jolie actrice découverte sur la papier d'un magazine pornographique. Mes relations réelles ne durent pas, elle sont toujours une histoire de dupe et de sexe. Une fois ou deux cependant je tombe amoureux, d'une manière si collante et si dépendante que la jeune femme, à chaque fois, s'empresse d'aller trouver un autre homme, moins dépendant, plus fort; plus solide. Ces ruptures sont pour moi une tragédie.

On m'expulse de mon école d'art, un professeur soi-disant psychologue me conseille d'aller en thérapie. J'ai le sentiment de n'avoir pas de valeur, de sauter d'échec en échec, avec quelques périodes de rémission heureusement, qui me permettent de tenir.

Lorsqu'il m'arrive de croiser l'auteur de ces viols à répétition, ce cousin, dans des réunions de famille, je lui parle. Je ne ressens rien de particulier. Je le trouve idiot, mais c'est tout. Le souvenir a été totalement effacé de ma mémoire.

Des années plus tard, je rencontre celle qui deviendra ma femme, elle tombe enceinte. Nous allons voir au cinéma un film qui parle d'inceste. Les blocages s'effondrent : je ressors du film en pleurant à gros sanglots sans pouvoir m'arrêter. Ma femme comprend ce jour là que quelque chose ne tourne pas rond.

Pendant 6 ou 7 ans, je ne fais qu'effleurer le sujet, sans oser rentrer dedans. Des doutes m'assaillent ? Est-ce un viol ? Après tout, j'ai ressenti du plaisir; parfois ; et l'on ne m'a jamais forcé ou frappé. J'acceptais à chaque fois ce qui se produisait. Suis-je un pervers ?  Suis-je homosexuel ? Et tout ce que j'ai vécu, n'est rien, finalement; à côté de l'inceste véritable, ou du viol véritable. Et puis c'est peut-être finalement rien d'autre qu'une banale histoire de "touche-pipi" entre adolescents. Pourquoi me plaindrai-je ? Non, je suis décidément un bon à rien, un inutile, un geignard. Un nul.

J'essaie, après avoir trop bu, de raconter l'histoire à des amis. Ils me regardent sans me croire, ou préfèrent éluder. Je vais sur des forums, je discute avec des femmes victimes d'inceste. On me dit "ce que tu as vécu était un viol". Je n'arrive pas à y croire. Mais non, ce n'étais pas un viol, allons. Je cherche pourtant à savoir si je peux porter plainte. Prescription.

Je raconte l'histoire à ma mère. Elle minimise. Me dit qu'elle n'en a jamais parlé à mon père. Je finis par lui indiquer que je veux raconter l'histoire à ce dernier. Elle tente de m'en dissuader. Je le fais malgré tout. Je leur fais des reproches "vous ne m'avez pas protégé!". Ils réfutent "comment aurais-je pu le voir" dit ma mère. Mon père ajoute "et puis si ça c'est passé c'est peut être que tu aimais ça". Il finit tout de même par admettre que, l'eût-il su à l'époque, il aurait "été mettre son poing dans la gueule" au cousin. J'en parle à un oncle, ancien gynécoloque, qui me dit "Ah je m'étais toujours demandé pourquoi tu étais devenu obèse". Je suis invité à son anniversaire, mais je n'irais pas, car le cousin aussi est invité, et je ne peux pas le voir. J'appelle ma cousine qui organise la fête, pour lui  expliquer. Elle est étonnée, mais guère plus, et m'avoue qu'un jour, le même cousin avait tenté de la coincer dans une chambre pour lui faire quelque chose, quoi exactement elle ne savait pas mais se doutait que ce ne serait pas agréable. Elle courait plus vite que lui, heureusement. Bref, je n'irais donc plus aux fêtes de famille. Le cousin s'installe dans la ville ou habitent mes parents. J'ai peur de le croiser, avec ma femme et me deux enfants. Je fais souvent un rêve ou je lui fais une fellation, au cours de laquelle je l'émascule d'un coup de dents, testicules et pénis, hop, d'un coup de dent violent et rageur.

Je n'arrive toujours pas à travailler correctement. Ma vie professionnelle est chaotique. Je ressens toujours un grand vide. Dès qu'une difficulté survient, ou qu'une étape arrive que je dois surmonter, je ressens le besoin impérieux de me masturber. Je passe ainsi des heures sur internet, sautant de femme irréelle en femme irréelle, fasciné par les pénis monstrueux que portent les acteurs. Ma vie parait vide, dépourvue de sens. J'ai honte, j'ai peur, j'ai envie de mourir, parfois. Je me sens trop petit pour ce monde, trop impuissant.

Je finis par aller voir une thérapeute. Au bout d'un an, elle m'oriente vers une autre thérapeute avec laquelle démarre un vrai travail. J'apprends enfin à nommer ce qui m'est arrivé. Oui, c'était un viol, y compris du point de vue légal. Oui, c'était un inceste. S'il n'y avait pas prescription, je porterais plainte et ce cousin irait en prison. Dommage.

J'apprend petit à petit que je dois me pardonner, qu'il faut oublier ma culpabilité, qui en fait ne m'appartient pas. Je découvre que j'ai été manipulé. Que le plaisir que j'ai pu ressentir appartenait à mon corps, à ces zones puissamment innervées, mais qu'il ne m'appartenait pas car il n'était pas le résultat d'un consentement librement choisi. Tout cela, je le comprends, mais je ne l'intègre pas encore vraiment.

Je découvre que je n'ai eu que des relations d'enfant, un comportement d'enfant y compris avec ma femme. Je découvre que je n'ai pas su aimer, que j'ai été pris dans des toiles d'araignées que le passé me tend, dans les toiles piégeuses que l'enfant que j'étais avait posées pour oublier et masquer l'insupportable. Je découvre que mes parents ne m'ont pas aimé, mais simplement élevé, comme on élève du bétail. Je découvre que dans cette famille la notion d'amour n'existe pas. Je découvre que si je suis tombé dans le piège du cousin manipulateur, c'était justement parce que j'avais soif d'attention.

Ma psy m'engueule, me remue, me secoue. "Combien de temps allez-vous laisser les autres décider de votre vie" me dit-elle ? Je m'invente un double, une femme, belle et intelligente, dynamique. Elle réussit professionnellement, elle sait ce qu'elle veut, elle est brillante. C'est ma créature, mon invention, pourtant lorsque je fais face à un choix que je n'ose faire, parce que j'ai encore peur, comme un tout petit garçon que je suis encore si souvent, lorsque je fais face à ce choix je pense à cette femme imaginaire et je me demande ce qu'elle ferait, dans de telles circonstances. Ma psy me rassure : non, je ne suis pas fou. Si cela m'aide, pourquoi pas.

Après avoir entendu le fils de Villiers témoigner, je vais sur le site de Face à l'inceste et  je m'inscris à un groupe de parole. Le jour venu, je fais presque en sorte de ne pas y aller mais finalement mon instinct me commande de m'y rendre. Pour la première fois, je parle, en direct, à des gens qui comprennent ce que j'ai vécu. Qui ne jouent pas sur les mots ou ne me conseillent pas d'oublier, de tourner la page, ou qui ne se contentent pas de m'écouter avec un intérêt poli. J'écoute, aussi, ces personnes raconter leurs souffrances, leur vécu. Soulagement. Je ne suis pas fou, je ne suis pas pervers. Et je ne suis pas seul.

Je trace des parallèles, je vois des âmes qui ont été brisées comme moi, à des degrés divers bien sûr, mais de la même souffrance. Une des participantes dit "nous sommes comme des frères et des soeurs". Je ressens à quel point c'est vrai. Je pleure, un peu. L'émotion est là, pour une fois je ne mets plus de distance entre le monde et moi. Pour une fois, les boucliers et les carapaces peuvent disparaître. Je suis enfin humain, et je peux essayer de renaître à moi-même. Je ressors de là, fatigué mais soulagé, heureux d'être venu. J'ai enfin compris, et accepté qu'il s'agissait bien d'un viol, bien d'un inceste. Je peux me remettre en chemin. Enfin...

Merci à Face à l'inceste et à tous ses bénévoles, merci au groupe de parole. 

Nous en parlons
P
perdrix
Publié le 28.04.2015
Inscrit il y a 6 ans / Nouveau / Membre

Merci pour ce témoignage et bonne chance parcque tu mérites de la chance...

C
Chroniqueur
Publié le 08.01.2012
Inscrit il y a 9 ans / Nouveau / Membre

Magnifique texte, d’une franchise totale. Tu es évidemment sur la bonne voie, la voie de sortie, celle qui mène à la liberté et à la libre disposition de soi. Bravo. Il y aurait tant à dire, sur ton récit, tant d’éléments à reprendre, à détailler. Nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler dans quelques sujets de forum. Merci pour ton courage, exemplaire. Merci.