Extrait de ma lettre au médecin de famille

Témoignages Publié le 22.02.2007
Cher Docteur,

Je me permets de vous écrire pour rétablir la vérité sur des faits qui se sont passés il y maintenant 17 ans.

Je ne sais pas si mes parents sont encore vos patients. Toujours est-il que vous étiez notre médecin de famille à l’époque des faits.

Vous allez très vite vous souvenir de la famille X et des grands-parents, les époux Y.

Voici mon histoire !

...récit précis des faits...(violence conjugale, humiliation maternelle, inceste de 11 à 14 ans...)

Ma mère m’a accompagnée dans votre cabinet pour faire constater si mon bourreau m’avait pénétrée. Vous m’avez consulté et constaté qu’il ne m’avait pas percé l’hymen ! Comme ce n’était pas le cas, je crois que ma mère m’a haïe à ce moment-là !

Vous m’avez demandé de raconter les faits par écrit. Je vous ai remis un bout de papier que vous avez dû conserver, confidentialité oblige ! Je ne me souviens pas ce que j’ai raconté. J’ai dû griffonner quelques phrases sans rentrer dans les détails. Comme personne ne me croyait, je n’ai pu décrire les faits exacts. Vous savez comme c’est difficile d’oser parler d’un tel crime !

Je souhaiterais que vous me rendiez ce bout de papier. C’est l’objet essentiel de mon présent courrier.

Vous avez ensuite vu le grand-père qui a reconnu les faits et vous a promis qu’il se ferait soigner. Je lui ai fait avouer son crime, mais il avait l’art et la manière de retourner la situation. Tout en versant des larmes et jouant la comédie, il a dit qu’il m’aimait et que je ne détestais pas ça ! Comment pouvais-je aimer ça ? Je n’ai jamais su s’il avait commencé une thérapie. Je pense que vous le savez, puisque vous étiez également son médecin. Vous avez ensuite discuté avec ma mère en aparté et n’ai jamais su ce que vous vous êtes dits. Toujours est-il que ma mère ne devait plus m’approcher de mon grand-père, mais cela n’a duré que quelques mois. Je le revoyais ensuite dans les réunions de famille et essayais de fuir son regard...

J’aurais aimé que vous me preniez en aparté et tentiez de me poser des questions ou que vous me donniez un rendez-vous seule avec vous ou encore que vous me donniez la carte d’un thérapeute.

Une fois rentrées à la maison, ma mère m’a seulement dit qu’ « on s’en sortirait » et rien de plus…. On n’a jamais plus reparlé de cet épisode de ma vie ! Vous vous rendez compte qu’elle ne m’a même pas envoyé chez un thérapeute ! J’ai dû me débrouiller seule avec mes traumatismes ! C’était la période la plus noire de ma vie ! Je me suis repliée sur moi-même, je ne pouvais pas voir mon corps pendant six mois, je m’habillais avec de grands tee-shirts larges pour paraître la plus transparente possible. J’ai raté mon permis et en partie ma classe de seconde à cause de ça !

C’était le paroxysme !!! Ma mère ne m'a pas crue, alors qu’elle était elle-même victime de son mari ! Toute la famille m'a laissée toute seule dans ce cauchemar qui a brisé mon adolescence ! Ma relation avec ma mère déjà mauvaise est complètement anéantie ! Je pense qu’elle me méprise et me prend pour une perverse !

Depuis, je me sens mal dans ma peau. Ce mal être s’est transformé en agressivité et en une terrible révolte qui n’ont fait qu’empirer ! J’ai développé un complexe d’infériorité et n’ai pas confiance en moi. Je n’aime pas mon corps et ne m’aime pas ! J’ai du mal à faire confiance à autrui ! Je me sens extrêmement seule et j’ai des idées suicidaires…

Si je vous ai décrit tous les détails, c’est parce que je veux que vous sachiez enfin la vérité sur les faits précis que vous ignoriez sans doute.

J’ai aujourd’hui 31 ans et gardé le SILENCE pendant 16 ans.

Mon bourreau est maintenant décédé et ce qui m’est arrivée m’obsède tous les jours.

Il y a six ans, j’ai coupé volontairement les ponts avec ma famille qui est toujours dans le déni.

Si je suis enfin sortie de ce profond silence, c’est grâce à une amie qui m’a avoué l’an dernier avoir été violée à 17 ans. J’étais sidérée ! Je lui ai à mon tour raconté mon histoire. Nous avons pleuré toutes les deux ! C’est la première personne qui m’a enfin dit que je n’étais pas coupable, mais VICTIME.

J’ai dû lire trois livres de victimes d’inceste pour me convaincre que j’étais VICTIME et non COUPABLE.

Après 16 ans de silence inextricable, j’ai décidé depuis cette année de me prendre en main. Je participe à un groupe de paroles pour victimes d’inceste et suis une thérapie depuis un mois.

Je milite pour dénoncer cette endémie qu’est l’inceste et qui ravage des milliers d’enfants dans le monde entier, sous le sceau du secret, avec la complicité active ou passive de leur entourage. Des témoignages anonymes sont publiés chaque jour sur les sites des associations de victimes. A l’heure où je vous écris, une victime subit et n’ose pas parler….

Si vous avez une conscience professionnelle, j’espère du fond du cœur que vous me répondrez. Dans tous les cas, je vous remercie de bien vouloir me restituer le bout de papier.

Vous savez que j’aurais pu porter plainte si les membres de ma famille m’avaient soutenue, car il y a bien eu crime sexuel et manipulation mentale !

Malheureusement, nous étions les enfants SACRIFIES au nom du père et du grand-père, et en aucun cas des enfants ROIS ! L'AMOUR est inconnu au bataillon dans cette famille ! J’ai compris récemment que c'était une famille de manipulateurs et de faiseurs d'histoires !

Si je parviens à vous écrire aujourd'hui, c'est parce que je veux briser ce mur du silence qui m'a trop fait souffrir ! Je ne parle de mes souffrances que depuis un an... après 16 ans de mutisme… et me suis aperçue que l’écriture est une sorte de thérapie pour moi. Je mets des mots sur mes maux…

Vous ne pouvez pas imaginer comment la parole est libératrice !

Je ne souhaite à personne ce qui m’est arrivée, même pas à mon pire ennemi.

Si vous avez des enfants, ma démarche vous amènera certainement à une grande réflexion.

Je vous prie d’agréer, Cher Docteur, l’assurance de ma considération distinguée.