Il n'y a pas de fatalité

Témoignages Publié le 22.09.2019

Depuis bientôt un an, je suis en couple avec N. Nous filons le grand amour - avec toutefois quelques ombres au tableau. J'ai connu N. il y a dix ans, on habitait la même petite ville, son ex-mari était une connaissance à moi. N. était une jeune mère taciturne, ombragée, distante, irritable. Sa beauté ne rayonnait pas.

Après mon déménagement, nous nous sommes complètement perdus de vue, jusqu'à ce que je la retrouve il y a un an... Sur un site de rencontres. Sur une photo jouant du violoncelle, ce qui était en nette rupture avec l'univers moto / tatouages / picole dans lequel je l'avais vue évoluer avec son mari. Nous nous sommes rencontrés, et j'ai passé une merveilleuse soirée avec une jeune femme souriante, emphatique, pleine d'esprit et très cultivée.

De là, notre histoire partait très rapidement sur les chapeaux de roues, sous des meilleures auspices. Très vite, nous avons présenté nos enfants, et au bout de deux mois, nous sommes partis ensemble en vacances. Tout était tellement parfait que ça en devenait presque irréel.

Mais au retour des vacances, N. s'est refermée, est devenue froide et distante. Pendant plusieurs mois, elle m'a fait vivre une sorte de douche écossaise, entre des moments jubilatoires passés ensemble et des absences glaciales. Ca, plus le fait que N. était extrêmement réticente de parler de son passé, m'avait fait soupçonner un traumatisme de jeunesse. Un jour, au bout de 10 mois de relation, et après m'être senti vraiment humilié après une invitation à l'opéra qui avait finie par tourner en compote, je lui ai dit très clairement que son besoin de liberté ne pouvait pas se traduire par un piétinement de mes sentiments. Je sentais notre couple se déliter. Au lieu de ça, lors d'une mise au point, elle s'est effondrée, crise d'angoisse, elle a passé la soirée à pleurer et n'a pas sorti un mot intelligible. Le lendemain, elle me disait qu'elle s'était reconstruite sa vie avec un plan sensé la protéger des erreurs du passé, avec une place prépondérante accordée à sa liberté personnelle. Qu'elle n'arrivait pas à intégrer notre amour dans ce plan. Et qu'en conséquence, il fallait qu'elle... Mette ce plan au rebut. Et depuis, notre amour prend vraiment son envol. Sans pour autant couper les ailes à sa liberté.

Tellement que, sans que je ne la presse, elle m'a révélé il y a une semaine le pot aux roses - pourries, vénéneuses. Elle a été violée par son père, et probablement un deuxième homme, vers ses 12 ans. Je dis probablement, car l'évènement reste effacé de sa mémoire. Je vous fais le récit dans les grandes lignes tel qu'elle me l'a fait. Vers ses 21 ans, elle prend conscience que toute sa vie semble être un ratage monumental : Rejetée par ses parents, souffrant de cauchemars atroces, sujet à des pipis au lit jusque dans l'adolescence, malheureuse, triste, sujette aux crises d'angoisse et de larmes, isolée, puis anorexique, ayant l'impression d'être spectatrice impuissante de sa propre vie, et pour finir elle en arrive jusqu'à l'automutilation. Sa vie sexuelle est débridée, elle vit la nuit, ne dort pas, elle s'essaie à un tas de drogues, sans jamais vraiment tomber là-dedans, heureusement. Dans ses souvenirs, elle arrive a remonter jusqu'à ses 12 ans, avant cet age, tout devient très flou. Elle décide alors de suivre des séances d'hypnose pour en apprendre davantage. A l'époque, habitant déjà chez son futur mari, elle va des fois dîner avec son père, qui a récemment renoué le contact avec elle pour s'épancher sur ses aventures extraconjugales. Lors d'un de ces dîners, elle lui parle de son introspection. Son père, incrédule, lui demande si elle ne se rappelle plus de ce qui s'était passé. Il lui raconte alors l'histoire de ce soir où il devait l'amener en colonie de vacances équestres, dans une période où sa mère était enceinte du jeune frère de N. et sexuellement indisponible. Avec le gestionnaire du centre équestre, il se sont retrouvé le soir, à trois, les deux hommes ont beaucoup bu. Le lendemain, ils sont rentrés, il ne l'avait finalement pas déposée dans la colonie de vacances pour la semaine. Quand il voit que cela n'évoque rien à N., il esquive alors en disant que, de toute façon, rien ne s'était passé.

Dans l'esprit de N., les pièces du puzzle s'assemblent. Abasourdie, elle n'ose rien demander ou dire de plus à son père. Le lendemain, elle se fait incendier par sa mère à propos des allégations scandaleuses qu'elle ferait peser sur son père. Sauf qu'elle n'a rien dit, rien insinué ni sous-entendu, ni à son père, ni à sa mère. Plus de pièces du puzzle s'assemblent. Dépitée, pendant quelques mois, elle rompt complètement avec ses parents. Elle fait ses séances d'hypnose, mais son esprit n'est pas prêt. Elle n'a encore aujourd'hui, pas la moindre idée de ce qui a pu se passer pendant ces séances. Malheureuse dans son couple, qu'elle subit comme une fatalité, comme si ce n'était de toute façon pas à elle de prendre des décisions avec qui elle devait être ou non, elle tombe enceinte, pour avoir enfin une personne avec qui partager un amour pur, son enfant. Sur ce, avant la naissance, elle renoue avec ses parents. Son mari et sa belle-mère sont au courant de ce qui s'impose de plus en plus comme une évidence, c'est à dire le viol incestueux par son père. Plus tard, quand ça va vraiment mal dans son couple, les deux se serviront de son secret pour menacer de tout raconter à ses parents, la traitant de mytho qui voudrait tout détruire...

Elle a pris tellement cher. Tout le monde l'a trahie, manipulée, dénigrée. L'accouchement de son fils, elle le vit comme un déchirement, elle a pendant plusieurs mois un bébé-blues puissance dix. Côté études, elle abandonne, pour la maternité, par dépit, parce qu'elle s'interdit le bonheur, des études prometteuses de lettres et d'histoire de l'art, pour se retrouver dans une agence d'intérim et finalement sur un poste de bureau à des milliers de lieus de ses centres d'intérêt, et de ses capacités. Avec son mari, c'est la catastrophe, ils n'ont pas d'atomes crochus, ils finissent par ne plus se parler. Malgré cela, ils font un deuxième enfant. Une fois de plus, les décisions échappent à N. Pendant tout ce temps, seules ses passions la relient à la réalité, sauvent sa personnalité de la perte: la lecture, l'équitation, le sport, les voyages.

A un moment, elle et son mari décident de suivre une thérapie de couple. Son mari abandonne après la première séance, mais N. est conviée pour un RDV individuel, au début duquel le psy lui demande, de but en blanc: Avez-vous été violée par votre père ? Puis il lui tient un long discours, notamment sur la notion du pardon. Toujours pas prête, N. ne poursuit pas les séances, mais quelque chose commence à se mettre en branle dans son cerveau, doucement, timidement.

Après douze ans de mariage, elle fait une appendicite, qu'elle ne traite pas, qui tourne en péritonite, qu'elle ne traite pas. Au dernier moment, elle décide de se rendre aux urgences. Elle survit de justesse. C'était le moment charnière. Elle prend sciemment la décision de survivre, puis de vivre. Elle prend sa vie en mains. Avance sur le chemin du pardon. Quitte son mari. Prend des cours de violoncelle. Elle fait son plan de sauvetage, le plan dont j'ai parlé plus haut. En même temps, elle replonge dans une vie sexuelle débridée, s'éprend passionnément d'hommes pour tout de suite après les jeter comme des kleenex. Mais elle guérit. En l'espace de deux ans, elle devient cette femme sublime que j'ai découverte lors de notre première rencontre.

Et il semblerait que je sois l'homme avec qui elle peut rester, être enfin heureuse, aux côtés duquel elle puisse poursuivre sa reconstruction. J'aurais très envie de dire que tout est bien qui finit bien. Mais je sais que sa reconstruction est en cours, et non achevée, si seulement elle peut être achevée un jour. Je connais ses parents, je m'entends même très bien avec son père - il va m'être très difficile désormais de me situer par rapport à lui, et aussi par rapport à sa mère qui à été dans le déni et la culpabilisation de sa fille toutes ces années. Mais si N. a réussi à leur pardonner, ce n'est pas à moi de les juger.

Pour finir, je pense que N. a vécu le pire. Les horreurs qu'elle a subies sont inversement proportionnelles à sa personnalité absolument bienveillante, je dirais même : noble. Mais elle a réussi à s'en sortir, de son propre ressort. La résilience de l'esprit humain est étonnante. J'ai envie d'espérer que la deuxième moitié de sa vie saura la dédommager pour la première. Ne perdez pas l'espoir. Il n'y a pas de fatalité.