J'ai 27 ans et je viens de me libérer

Témoignages Publié le 24.01.2020

J'ai 27 ans et

je viens de me libérer

Par où commencer tellement cela est compliqué. J’en tremble déjà à l’idée de devoir poser des mots sur ce qu’il m’est arrivé. Alors je vais prendre mon courage à deux mains, sortir mes armes de guerrière et tout vous raconter. J’ai 27 ans aujourd’hui. Et ma vie vient de s’effondrer, de basculer en prenant un virage à 180 degrés. Honnêtement  j’aurais pu m’encastrer dans un mur j’aurais eu moins mal. J’ai littéralement pété un plomb, j’ai décompensé. Mais enfin, enfin je me suis libérée et je peux vous dire que je suis fière que cela soit arrivé maintenant.

J’ai grandi bien entourée, d’un père et d’une mère bienveillants, dans une belle maison à la campagne. J’avais presque tout pour me construire comme n’importe quel enfant. Mais je ne suis pas n’importe quel enfant. Je n’ai qu’un grand frère, de 5 ans de plus que moi. La suite vous l’avez déjà presque devinée. Mon propre frère, mon modèle, celui qui devait me protéger et me guider sur le chemin de la vie a tout bonnement abusé de moi pendant 6, 7 ans. Je ne saurais vous dire exactement. Au début c’était un jeu, j’avais 5 ou 6 ans. Cela se passait chez nous dans notre belle maison. En plein jour, dans sa chambre, dans ma chambre. Porte fermée, toujours. Notre mère (travaillant à domicile) pensait qu’on jouait seulement aux Legos et aux Playmobils comme deux frère et sœur. Si elle avait su, mais comment aurait-elle pu ?

Et puis ça a continué, durant toutes ces années. J’ai grandi et je me suis construite comme ça, pensant que tout cela était normal, parce qu’évidemment on ne nous apprend pas ça à l’école. C’était régulièrement, j’ai des souvenirs très précis, d’autres beaucoup moins. C’était aussi quand on partait en vacances chez nos grands-parents paternels et maternels ; parce que forcément il n’y a rien de mal à ce qu’un frère et une sœur dorment dans le même lit. Pour résumer 6 ou 7 ans d’abus incestueux, infligés par un membre de ma famille qui ne peut être plus proche que mon propre frère. Je me souviens très bien comment tout cela a commencé et comment tout cela s’est terminé.

« La fin » je vais vous l’expliquer. À environ l’âge de 12 ans, chez mes grands-parents paternels (on dormait dans un grenier, isolés). Il est devenu plus insistant que d’habitude. Il voulait que je lui fasse une fellation. C’était la fois de trop pour moi, je commençais à comprendre que cela ne devait pas se faire. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit non. J’ai dit non pour la première fois. Il a continué d’insister et j’ai dû le menacer de descendre réveiller nos parents et tout leur dire. Alors peut être a-t-il compris et cela ne s’est jamais reproduit. C’était la fin, la fin des abus et de l’inceste.

Néanmoins c’était seulement le début d’un putain de combat que je ne soupçonnais absolument pas à l’époque. Mon cerveau d’enfant m’a sauvée. Il a clivé, il m’a protégée de tout ça. Je me suis construit une armure que je pensais indestructible. J’ai tout bien enfoui au plus profond de mon âme et cela m’a permis de « vivre » une adolescence presque heureuse. Mes années lycée ont été les plus belles, j’ai passé 2 ans et demi en couple avec un homme qui m’a respectée et aimée. Je pensais être heureuse, mais au fond de moi j’étais toujours cette petite fille meurtrie. La suite de ma vie sentimentale avec les hommes n’a été qu’un enchaînement d’histoires malheureuses et douloureuses. Je n’ai jamais su dire non à un homme, j’ai couché avec des hommes dont je n’avais pas envie juste parce qu’ils le voulaient. Je n’avais aucun respect envers mon corps ou mes envies.

Après mon BAC, j’ai entrepris des études d’infirmière, que j’ai réussies. Ces trois années d’études ont été plus difficiles. J’ai commencé à développer des comportements autodestructeurs, j’étais dans le déni total et je comprends à présent. Alcoolisations massives, seule ou entre potes, jusqu’à vomir ou être proche du coma éthylique. Insomnies fréquentes, perte d’estime de moi-même, je n’avais plus aucune confiance en moi. Troubles alimentaires, boulimie pour combler, la bouffe était devenue ma meilleure amie. Sentiment chronique de vide, de planer au dessus de ma vie sans me comprendre.

Ma meilleure arme, le déni et ma capacité à montrer ce que je voulais bien montrer.Aux yeux de tous j’étais la pote la plus drôle de la bande, toujours joyeuse, prête à faire des blagues et faire la fête. Tous me voyaient heureuse, je ne l’étais pas mais je ne le savais pas encore. C’est beau le déni. Et puis j’ai commencé la vie active, et rien n’arrive par hasard alors j’ai choisi la psychiatrie comme spécialité. Me voila donc infirmière en psy, confrontée chaque jour à des patients dépressifs pour de multiples raisons, mais si vous saviez combien ont subi la même chose que moi ? Je continue de me voiler la face pendant 2 ans. Je suis forte et je suis une bonne infirmière. Encore une fois aux yeux de tous, je suis joyeuse et heureuse. Mais moi petit à petit dans mon coin je m’enfonce dans la noirceur.

2 ans comme ça et puis l’entretien thérapeutique de trop. Un patient de mon âge qui me balance toute son enfance à la gueule, la même que la mienne. Je fais un transfert. Je trouve la force de finir mon entretien et je sors dehors, en larmes. Ma mémoire traumatique vient de se réveiller après toutes ces années de déni. Tel un tsunami, je me sens submergée, tout ressurgit, la douleur psychologique est terrible. Je finis ma journée avec mon plus beau sourire et puis je rentre chez moi. Je vis seule dans mon studio et évidemment je ne dis rien à personne. Ce soir-là je décompense seule. Je prends des anxiolytiques, de l’alcool, mais cela ne m’apaise pas. J’habite au 3ème étage, j’ai un petit balcon et pour la première fois de ma vie j’ai envie de sauter. Je me penche et regarde le sol, je me rappelle m’être dit que ce n’était pas assez haut et que j’allais juste réussir à me péter une jambe.

Je suis dans une détresse psychologique indescriptible, j’ai mal. J’ai mal mais j’ai mal à l’intérieur et je suis démunie. Alors je prends un scalpel qui sert à retirer des points (en tant qu’infirmière j’ai un petit stock de tout chez moi). Je suis en larmes, sous anxio, alcoolisée, je souffre de l’intérieur et j’ai besoin de souffrir de l’extérieur. Alors je prends mon scalpel et je m’entaille 7 lignes sur l’avant bras gauche. 7 lignes, une pour chaque année d’inceste, et je regarde mon bras saigner. Le lendemain j’arrive au travail style l’air de rien, comme d’habitude, je sors ma plus belle carte.

J’ai peur, j’ai peur de moi et de ce que je suis capable de me faire. Je suis mal mais au fond j’ai tellement envie de vivre. Avec l’aide d’un peu de whisky sinon je n’aurais jamais pu me confier ; je raconte tout ça à une amie très proche et à mon meilleur ami. Mon amie m’encourage à aller voir une psychologue. Je mets 3 mois à prendre RDV tellement j’ai honte. Je n’irai la voir que 3 fois. Je ne suis pas prête, je me regarde chaque matin dans le miroir et je ne vois plus qu’une petite fille abusée par son frère. Je ne me reconnais plus. Je fais des cauchemars, je revis des scènes, je me réveille en sueur et en tachycardie. Je suis obligée d’allumer la lumière pour constater que non, il n’est pas là. Ma mémoire traumatique est bien là, mais encore une fois je la refoule et je continue ma vie.

Je continue de travailler en psy pendant 2 ans. Entre-temps je tombe amoureuse, je m’installe avec cette personne. Mon frère se marie. Petit à petit je m’enfonce sans m’en rendre vraiment compte comme toujours. Je fais un burn-out car je ne supporte plus d’entendre ces histoires d’inceste au quotidien. Je demande un changement de poste pour passer de nuit, pensant que ça ira mieux. Je l’obtiens, cela ce passe plutôt bien mais je n’ai toujours pas réglé le problème de fond. Finalement séparation violente et destructrice, je m’enfonce encore un peu plus dans le chaos,  je retourne vivre chez mes parents et je continue d’aller bosser. Je prends RDV avec un psychiatre car je comprends que j’ai besoin d’aide. Je lui raconte tout et je me retrouve sous antidépresseur, anxiolytiques et hypnotiques.

Deux ans après le premier, deuxième transfert au travail. Même situation, une patiente de mon âge qui a subi la même chose et qui me balance tout à la gueule. C’est trop pour moi, mon état psychologique ne me permet plus de mettre les barrières. Je finis ma nuit à 7h, je prends le volant et m’effondre dans ma voiture, je fais une crise d’angoisse. Je suis complètement dissociée, une part de moi me supplie de me foutre en l’air, l’autre a juste envie de vivre. Je n’ai jamais eu autant envie de mourir que ce matin-là ; pourtant j’aime la vie car je sais à quel point elle est précieuse. Le soir même je suis chez le psychiatre qui ne me laisse pas d’autre choix que de m’arrêter, ce que j’accepte. Je ne suis plus capable d’exercer ce métier que j’aime tant.

Dans la foulée, après 4 verres et sans avoir mangé depuis 2 jours, je balance tout à mes parents. Je détruis ma famille, je fais tout exploser, je pose ma bombe là comme ça. Je me sens affreusement coupable mais bordel je me libère de 15 ans de silence. Je pensais crever avec ce terrible secret mais cela ne sera pas le cas et aujourd’hui je me remercie. 4 jours après, réunion de famille, mon père, ma mère, mon frère et moi. Je me libère de tout, je dis toute la vérité, je reprends l’histoire de A à Z. Mon frère ne nie pas, s’excuse, n’a pas d’explications, il pleure et se sent terriblement mal. Je lui dis qu’une part de moi l’aime, que l’autre le déteste et que je ne sais pas si je pourrai lui pardonner un jour.

J’ai tout avoué aux gens qui comptent et à qui j’avais besoin de le dire. J’ai reçu beaucoup de soutien, j’ai des amis en or et je ne les remercierai jamais assez. « Ma Tribu » m’aide chaque jour à me battre  pour vivre. J’ai enfin arrêté de survivre et de me détruire par tous les moyens possibles. Je veux juste vivre. Alors je fais tout pour. Je me bats comme jamais je me suis battue depuis 4 mois. J’affronte tout et je suis presque capable de dire que je suis fière de moi. Je dois accepter pour être heureuse m’a dit mon psychiatre. Accepter ce n’est pas pardonner ni cautionner, c’est faire en sorte de pouvoir vivre avec. En faire une force et non une faiblesse. Je dois accepter enfin, que moi aussi j’ai le droit au bonheur. Il y a encore des jours où je suis cette petite fille brisée et abusée mais je lutte contre ce sentiment affreux qui tente encore de me pourrir la vie. Je suis au début d’un long chemin mais croyez-moi, je compte bien y arriver car dans le fond sommeille une grande guerrière.

Merci d’avoir pris le temps de me lire. Libérez-vous également, c’est la première étape vers la guérison.
J’ai 27 ans et je viens de me libérer.

Nous en parlons
K
kimc
Publié le 16.05.2020
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Merci pour ce très beau témoignage qui résonne en moi. Je me reconnais sur beaucoup de points. J'ai subi l'inceste de la part de mon père, n'ayant aucune idée précise de quand cela a commencé à cause de la dissociation et terrorisée à l'idée que le tsunami des souvenirs arrive au mauvais moment car après plus de 15 ans après m'en être sortie physiquement, je n'en suis toujours pas encore sortie totalement psychologiquement car même si j'avance et ai pris ma vie en main, je vis avec ces horribles souvenirs enfouis et prêts à m'éclater à la figure... Je vous souhaite la guérison complète qui vous permettra de tourner une bonne fois pour toute cette page qui a défaut d'être arrachée ne peut être que tournée.