La rage de vivre

Témoignages Publié le 28.10.2006
Cela fait 8 ans que mon père a été arrêté puis jugé pour ce qu'il nous a fait subir. Aujourd'hui, je suis titulaire de mon diplôme bac+5, à l'issue de longues années de galères. J'ai bientôt 26 ans. Je connais la valeur de ce diplôme mais les employeurs ne peuvent s'en douter. Ma soeur de 3 ans ma cadette qui a traversé tant d'épreuves, est devenue maman d'un superbe garçon et sera bientôt mère à nouveau. L'avenir est incertain mais à force de ne pas lâcher prise, il semble que la vie nous permette de devenir adulte en s'éloignant de plus en plus de l'enfant.
Il avait pris 8 ans et il est sorti avant. Je sais qu'il vit quelque part. J'ai décidé le jour de son procès que son histoire ne serait plus la mienne. J'ai dit devant témoins que j'en avais fini avec mon père.
Je me laisse malmenée, maltraitée sans pouvoir me défendre. C'est plus fort que moi. Mon histoire, ce n'est pas seulement un père, un père au foyer, qui m'a prise pour sa seconde femme quand j'avais à peu près 13 ans pour me déchoire, quelques années après, de sa considération et élire ma soeur à la place. C'est sa violence irrationnelle, les humiliations, ses crises de colères, l'insécurité permanente - il nous a brisées encore et encore depuis notre plus jeune âge. Il nous a isolées des autres, des autres de mon âge et des personnes bienveillantes de notre famille.

C'est avec ma soeur que je peux parler parfois de ce qu'on a vécu, comprendre ce que je suis devenue et être comprise, me sentir moins seule face à mon histoire...
Je me sens comme une handicappée de la vie, comme si j'avais encore beaucoup à apprendre pour être une adulte parmi les autres adultes. Il me faut recommencer encore et encore pour avancer un peu, prendre le dessus sur mes fantômes, mes angoisses, parvenir à m'affirmer.

Je me construit chaque jour mes repères. J'ai rompu le lien avec le père, je me suis détachée de ma mère avec laquelle les liens ont été rendus complexes et ambigus: adolescente, j'ai été un temps femme de mon père, rivale de ma mère et mère de mes deux plus jeunes soeurs. J'arrive au bout de 8 ans à me reconcilier peu à peu avec ma mère.

Je ne compte que sur moi-même, une force mais parfois aussi une faiblesse parce qu'il me manque le havre de paix pour me reconstituer.

J'ai bien vécu avec un homme pendant plusieurs mois, papa par ailleurs d'une petite fille de 4 ans. Je suis parvenue à faire taire ma terreur de la fatalité: reproduire l'histoire de ma mère en choisissant un homme de la trempe du père.
Cet homme de 6 ans mon aîné, a fait battre mon coeur. Il a éveillé la femme en moi, meurtrie par les gestes monstrueux d'un père qui n'a pas su l'être - mon homme a veillé sur moi et m'a donné amour, affection et sécurité - il m'a rendue plus humaine d'une certaine façon. Mais je crois que nos routes ne vont pas dans la même direction - je crois que le lien si fort qui m'unit à lui, c'est parce que la petite fille que j'ai été a trouvé un environnement qui lui permette d'évoluer.. est-il pour autant celui avec lequel je pourrais faire ma vie?

Enfin, peu importe les blessures, les doutes, les angoisses... on m'a dit que j'étais forte, que le père aurait pu nous crever. Si je lui ai survécu, je lui survivrait encore. Je me drappe dans ma fierté de survivante et j'attends, j'espère encore et encore atteindre ce pays où la paix et le bonheur règne ...

J'arrache à la vie des morceaux de bonheurs que je dévore, je saisis les instants de grâce et je m'efforce d'avancer en me protégeant des coups de la vie.
Je souhaite devenir mère un jour - les enfants me rendent plus vivante, même si cela me confronte à l'angoisse de ressembler à mon bourreau. Etre une mère aimante serait l'aboutissement de ma revanche sur celui qui n'a pas su veiller sur nous, sa famille qui nous a abandonnées, les voisins qui ne l'ont pas dénoncé et qui nous ont méprisées.

Quoique... serais-je un jour rassasiée de mes revanches? J'ai la RAGE...Je me sens fragile même si par moment j'arrive à être juste moi et non seulement cette personne accablée par la violence d'un père tyrannique, violent, incestueux, accablée par la solitude et la douleur. C'est surtout dans mes relations amoureuses que mon enfer se rappelle à moi. Je redeviens cette enfant terrifiée, impuissante.