Mourir en paix

Témoignages Publié le 21.01.2021

J'ai 42 ans et je vis seule avec des souvenirs d'attouchements répétés, de mon oncle H, cousin R....

Souvenir d'une verge qui essaye de me pénétrer par les fesses, dans ma bouche à peine pré-adolescente. Souvenir d'un camarade de primaire qui m'a descendu pantalon et culotte en arrivant par derrière à la sortie des classes à 16h30, devant tout le monde ou d'un autre qui me touche dans le recoin de la cour, son sexe dur derrière son pantalon.

J’ai d'abord oublié, parce que dans la culture, il y a des choses qui ne se disent pas. J'ai fui et je suis partie en errance, coupée de mon ressenti émotionnel, jouant le jeu d'imiter les autres, de ne pas dire ce que je ressens. Je suis restée active, très active, éparpillée même avec parfois des anges sur ma route qui m'indiquait la priorité. Mes études, mon travail de soignante. Presque 15 ans à jouer le rôle de maman pour mon compagnon à qui j’avais "avoué" tout ça, avant d'être enceinte. Ma vie sexuelle pauvre et apeurée, peu développée, 2 ans avant d'être enceinte, la douleur des règles...

Je comprends que maintenant les conséquences physiques, enfin je les sens de l'intérieur, si nouées. Je survis. Mon fils a maintenant 12 ans. Ma relation avec lui m'a donné la force d'espérer que tout peut se dire dans une famille même la mienne mutique, cachotière, berbéro-islamique. Et j'ai dit... j’ai appelé d'abord au Maroc, ma grand-mère très interrogative sur le pourquoi je voulais converser avec mon oncle. Puis mon oncle à qui j’ai dit "je me souviens, je me souviens où c'était, aux toilettes du 1er étage, je me souviens de pleins de fois… " il m'a répondu "c'est dans ta tête". Je lui ai dit que je ne venais pas faire des histoires, que j'en avais parlé à personne, mais que j'avais besoin de lui dire à lui que je me souviens pour me libérer, aller mieux et arrêter de vivre avec un élastique dans le dos".  Quelque temps plus tard ma mère m'a téléphoné en hurlant que j'étais "une menteuse, une fille à histoire, une pute" en citant "comme preuve, qu'à 8 ans, j'ai embrassé sur la bouche un garçon de la rue au Maroc". Je ne me souviens pas du tout.

Savaient ils ? Mon père, ma mère et les 9 autres membres de la famille de mes grands-parents dans cette même maison. Se sont ils interrogés face à des multiples infections urinaires, suspicions méningite révélée négative, hospitalisations, cigarettes à 11 ans, hyperactivité... Je lui ai répondu "je voulais juste que tu me protèges" et j'ai raccroché. Depuis 8 ans, ni eux, ni moi, ni mon frère, ni ma petite sœur avons pris le soin de savoir comment on va. Avant ça, j’avais passé 15 ans à essayer de construire une relation saine, mais en vain. Il me reste 1 sœur, ma seule famille pour s'accompagner à vivre. Enfin elle vient de partir vivre à l'île de la réunion... mais on est là au téléphone à s'accompagner à dépasser notre enfance. Elle, elle est rejetée parce que mariée à un non-musulman et tout ce qui ne se dit pas encore...

Vais-je mourir en paix, voilà ma seule question. Je fais mon max pour mon fils unique en garde alternée, même trop je me dis des fois. J'ai peur d'une relation amoureuse et je crois que j'avance plus vite seule qu'avec un grand gamin pour homme, ... Mourir en paix, parce que là je viens de passer la moitié de ma vie à lutter pour survivre, me détacher de cette colère, de cette peur, de cette tristesse et de ce sentiment d'injustice, de ces réminiscences Je lutte en exil ... je veux apprendre à ressentir, entendre ce qui ce vit en moi sans retomber dans gouffre de la torpeur. De mon mieux !! merci