Papa où T ?

Témoignages Publié le 05.01.2021

La phrase énigmatique de mon père. Moi, j'avais un papa.... Les Sans-Familles..... Tant d'années ont passé avant que je me décide enfin à prendre la parole et, plus encore, à espérer me faire entendre et reconnaître.

Tant d'obstacles intérieurs m'ont empêchée de m'exprimer, ont muré tous les mots qui ne parvenaient plus à ma conscience. Il se passe aujourd'hui une révolution de la parole des victimes qui nous sort enfin du silence et va permettre désormais de reconnaître que dans l'inceste il n'y a aucun consentement de la part de l'enfant ou de l'adolescent.

Je ne suis pas seulement en colère après mon père, je suis aussi en colère après la société qui n'accordait qu'un trouble crédit à notre souffrance. MeTooInceste, Face à l'Inceste (anciennement AIVI), bien d'autres initiatives antérieures dont je n'avais pas entendu parler, et ce formidable coup de tonnerre de Camille Kouchner pour son frère ont conduit à cette déferlante de témoignages bien plus nombreux que ce que je pouvais imaginer.

J'ai été moi-même victime. Je voudrais parler des agressions mais surtout insister sur l'après inceste pour que l'on entende, une fois de plus, à quel point il est difficile de sortir de cette ornière très sordide. Et encore faut-il réussir à s'en sortir, car c'est notre vie entière qui est démolie.

Partie 1 - 50 ans de silence. Les années 70. Mon petit frère, mes parents et moi courrions sur la plage ensoleillée près de Saint-Tropez. J'avais 8 ans. Les années bikini, jeunesse à la peau dorée. Papa nous portait dans ses bras, mon frère d'un côté, moi de l'autre, comme des héros prêts à vaincre les vents marins. Maman riait. Elle était belle. Une vraie famille. Les jolies vacances.

Partie 2 - 50 ans de silence. 5 ans plus tard. Ma grand-mère maternelle, orpheline de père et mère à l'âge de 4 ans, s'est pendue. Deux ans après le décès son mari. Un papy formidable, une mamie aimante mais dépressive qui aimait cette chanson d'Edith Piaf « Mon Dieu ». Ma mère sidérée. Mes parents ont quitté leur appartement pour emménager dans la maison maternelle. Tout a commencé là. C'était mon père. De 13 à 18 ans. Je croyais être la seule au monde. Il m'a cloué au pilori du silence. J'ai pleuré la première fois. Il m'a grondée. J'étais incapable de lui dire non. Il disait « ça se fait dans les beaux milieux, tu sais, mais ne le dis à personne. » Je ne comprenais rien. J'avais peur d'en parler jusqu'à en perdre la parole. D'ailleurs, qui m’aurait pris au sérieux… À qui aurais-je pu parler ? Il n'y avait personne à qui le dire. J'avais peur de perdre l'amour de ma mère qui ne voyait rien.

Partie 3 - 50 ans de silence. Passé 18 ans, Je loue une chambre chez une personne âgée. C'est mon père qui m'y a conduite. De ce jour-là, il me laissera tranquille. Mais moi, je ne serais plus jamais tranquille. J'ai perdu mon cerveau, j'ai sombré, emmurée, dans le silence et l'impuissance. Puis j'ai quitté la France. J'étais à plus de 6000kms de mes parents à qui je ne donnais plus aucune nouvelle. « Famille je vous hais » A. Gide. J'ai vu New-York. Magnifique. Mais cela me semblait irréel. J'étais déconnectée des autres. J'ai marché dans les plaines américaines, tel un « Travis » dans « Paris Texas ». Incapable de parler. Cherchant à déterrer le coffre-fort enfoui dans mon désert. C'est dans cette nature, grandiose et sublime, dans les moments les plus sombres, que je me voyais pendue à un arbre. Sans lettre. Sans papiers.

Partie 4 - 50 ans de silence. Retour en France. Mon père est mort. D'un cancer. J'avais 28 ans. J'ai pleuré mon père de la plage ensoleillée. Pas celui de mes 13 ans. Que justice soit faite. Puis 15 ans de psychanalyse à raison de 3 séances par semaines de 30 minutes chaque séance. C’est au bout de trois ans que j’ai enfin révélé l’inceste. « Et vous avez mis tout ce temps là avant de le dire »..... Cette phrase du professionnel m'a longtemps fait culpabiliser. Je pensais avoir commis une faute grave : celle de n'avoir rien dit et qui ne dit rien consent. Je restais trop souvent silencieuse en séances. Lui aussi était silencieux. Ce silence qui m'était renvoyé était trop lourd pour moi et m'enfermait. J'ai parlé mais trop de silence. La chape au-dessus de ma tête est en béton armé. Je ne m'en sortais pas malgré les qualités de mon thérapeute. J'allais beaucoup au cinéma, Pasolini m'impressionnait, et je découvrais, à sa sortie sur écran, « Festen » de Vinterberg (notre père qui êtes odieux). J'allais fréquemment à la bibliothèque de Beaubourg où je découvrais Niki de Saint Phalle, Barbara, Maurice Ponti.... la littérature érotique dont certains passages me mettaient mal à l'aise car il m'apportait de la désespérance sans doute lié à mon propre drame.

Partie 5 – 50 ans de silence. La quarantaine et l'horloge biologique. Je n'ai jamais réussi à construire ma vie sentimentale et professionnelle. Passé les premières rencontres, je ne réussissais pas à faire le lien. Toujours cette difficulté à me connecter aux autres. Puis je me suis stabilisée 8 ans avec un homme. Je ne lui ai jamais rien dit me concernant mais j'étais bien avec lui. Sauf qu'il ne souhaitait pas d'enfants, il avait déjà un fils. Je ne le vivais pas très bien. Toujours cette peur de ne pas être aimée. Mon désir d'enfant devenait si puissant que j'ai tenté plusieurs FIV à l'étranger avec donneur anonyme comme parent "solo", un mot que je trouve étrange mais qui est ma situation. Mon fils est né. Au mois de juin. Le mois de la lumière, du jour le plus long de l'année. Un immense bonheur. Je me suis sentie « autorisée » à devenir parent. Je n'ai plus les yeux crevés d'Oedipe Roi. La maternité m'aide à grandir. Mon fils est ma fierté, ma victoire, l'avenir et non un suicide. Mais reste la marque au fer rouge. « Papa, où T ? » « Tu n'as même pas une photo de lui ? » me demande-t-il ? Moi j'avais un papa, mais quel papa ? Il aurait fallu que je reste sa fille et non sa « maîtresse cachée ». Un bon père rend son enfant fier, moi je ne suis pas fière du mien. Si les lois changent, au moins mon fils connaîtra-t-il ses origines biologiques. Je lui souhaite de toutes mes forces. Il sera toujours mon fils.

Fin des parties : Je n'ai jamais cru que la société, les adultes, les lois protégeaient les enfants. Si cette protection avait existé, il y a bien longtemps que quelqu'un m'aurait aidée à sortir du silence puisque je n'y arrivais pas toute seule, aurait aidé cet enfant victime d'abus sexuels et non d'un débordement amoureux. Mais il y a toujours eu des personnes qui se sont battues. Malgré ma peine à sortir du silence, je tenais à remercier l'association Aivi devenue Face à l'Inceste (appelons un chat un chat) qui me donne la possibilité de témoigner. Son combat dure depuis longtemps. Arrêtons enfin ce carnage pour que l'on protège mieux les enfants et les adolescents. Je me sens libérée. Merci.