S'en défaire

Témoignages Publié le 01.10.2020

Je tenais à témoigner de ce que j’ai subi pendant plusieurs années, l’inceste répété puis ses conséquences, ces dernières m’étant parfois toujours très difficiles à supporter, et parler, enfin ici écrire certes, ouvertement, sans honte ni culpabilité et sans fard car cela m’apparait aujourd’hui comme nécessaire à une plu grande libération de l’emprise de mon histoire. Dire et discerner les liens et non pas juste savoir et parfois avouer. Partager.

Depuis jeune adulte, de longs passages chez les psychiatres pour comprendre l’assourdissante douleur (dont les sens m’échappaient) qui m’étouffait et m’empêchait d’avancer librement, sans peur, m’ont permis d’avoir une connaissance de moi-même dans laquelle pourtant le refus et le déni avaient une place qu’il m’a fallu des années à appréhender, puis admettre pour enfin commencer à m’en débarrasser. J’ai mis énormément de temps à me rappeler précisément, à me le formuler, à constater et réaliser l’ampleur des répercussions, puis trouver cela tout aussi anormal qu’éclairant beaucoup de mes difficultés, ce que j’écris aujourd’hui.

J’ai, de mes 11 à 14 ans, été l’objet sexuel de ma sœur, mon aînée de 3 ans. Ce qu’elle m’a présenté au début comme un jeu et une découverte des « filles », puis avec le temps comme une initiation chanceuse à mon âge, s’est avéré dans les faits, être pour ma sœur un outil de pratique sexuelle où elle ordonnait et où j’obéissais. Un secret que je n’avais ni demandé ni souhaité, mais qu’il fallait garder pour nous et à propos duquel elle réussissait à me faire croire que je le souhaitais et en étais content. Je ne maîtrisais rien du tout et ne comprenais pas grand chose. Mais je croyais ma grande sœur.

J’ai donc fait pendant longtemps tout ce qu’elle me demandait pour qu’elle découvre toujours de plus en plus ce que lui permettait son corps, son sexe. Elle m’indiquait quoi faire, comment, me montrant, me guidant et m’aidant à réaliser ce qu’elle voulait. Elle souhaitais toujours que je m’occupe de son sexe avec mes mains, mes doigts, et je devais ne pas oublier les conseils donnés la semaine précédente (le rythme était globalement hebdomadaire) et m’en écarter ou mal les réaliser, sinon j’étais coupable de ne pas être à la hauteur, sa hauteur, et de tout ce que je pouvais supposer et imaginer. Je m’excuse de la crudité de mon récit mais elle n’est que la crudité vécue et je ne veux pas chercher à la rendre acceptable, car elle ne l’est pas.

Grandissant, j’ai évidemment vu évoluer mon rapport à mon corps et mon sexe, et ceux de ma sœur, mais il n’était question que de ses désirs et non pas mes éventuelles envies, je n’en avais aucune avec ma sœur, juste du refus et du rejet que je n’osais pas affirmer, il fallait répondre à ses attentes. Les dégâts sur ma confiance en moi, mon rapport à l’autre, aux femmes plus âgées que moi en particulier, et ma sexualité généralement sont nés à cette période, c’est une évidence à présent. Mes premières érections firent changer sa façon de procéder, mais toujours avec le même objectif ; si je l’avais satisfaite et qu’elle était arrivée à la jouissance – je devais savoir comment l’y amener du haut de mes 11 / 12 / 13 ans… Elle m’avait montré et expliqué comment faire et comment apprécier mon efficacité – elle me demandait de frotter mon sexe sur le sien (aucune pénétration autre que mes mains) en le présentant comme une récompense…

Je ne demandais rien et ne voulais rien, j’avais peur de désobéir et mal faire ce qu’elle attendait, je n’avais à cet âge pas d’attrait spécifique ou particulier pour le sexe et surtout pas avec elle, mais elle l’avait imposé. L’excitation de l’interdit de la situation à mon âge (et ses gémissements et propos...) provoquaient certes des fois des érections et les frottements imposés par ma sœur, en grandissant, parfois des éjaculations, mais il y avait plus de dégoût de moi-même et de peur que de réelle excitation et surtout, aucun désir. Ma découverte du désir de l’autre, du désir et du plaisir plus globalement et de la sexualité en particulier, ont été enfermés, emprisonnés dans une psychologie ou l’exigence de l’autre primait toujours sur mes souhaits. C’est elle qui m’y a enfermé, la petite reine de notre père, père qui était si important à mes yeux et pour qui nous étions la raison d’être.

Cela a duré jusqu’à mes 14 ans environ, à des rythmes variables et dans des cadres divers, souvent dans notre maison mais parfois dans d’autres endroits, inattendus, même insolites et très gênants, mais quand elle avait des pulsions sexuelles il fallait les satisfaire, enfin il fallait que je les assouvisse. Quand elle a enfin arrêté (quittant notre vile pour ses études), j’ai été réellement soulagé de ne plus avoir à silencieusement obéir, puis, comble de l’effet sournois, ce qui finalement correspondait bien au caractère lâche de son comportement, bien que soulagé et un peu moins craintif, le temps m’a fait ressentir une forme d’abandon qu’il ma fallu plus tard m’expliquer sereinement puis recadrer, ce qui m’a pris beaucoup de temps. Je ne la vois que très peu depuis quelques années, évitant toute forme de contact, ce qui l’attriste parait-il mais me laisse moi à présent indifférent et ne me culpabilise plus.

Nous avions discuté une fois, il y a quelques années, alors que je n’allais pas très bien, et elle m’avait demandé les raisons de ma méforme chronique. Je lui avais à cette occasion enfin dit que le poids de mon enfance et la difficulté à m’en défaire ressurgissaient constamment, ce à quoi elle m’avait répondu en me demandant « tu veux dire ce que nous avons fait ? ». Réponse qui était à la fois une reconnaissance des faits et un terrible mensonge, son « NOUS » la dédouanant en m’impliquant comme auteur autant qu’elle. Je ne faisais qu’obéir à ma grande sœur. Cet échange a été au début « destructeur » pour moi, puis « constructeur » ; j’ai compris ce jour là qu’aborder avec elle ce sujet était à présent inutile et que la distance était mon unique solution. La confrontation m’avait apporté des confirmations et mes certitudes intérieures ne supporteraient plus de doute. Ce qu’elle faisait de sa culpabilité si jamais elle l’envisageait comme telle (ce qui n’est pas certain) était son affaire, c’était clair pour moi.

Mon témoignage se termine ici mais pour être complet, pour peut-être éclairer les agissements de ma sœur et ma soumission, mon acceptation sans choix, il faut préciser le cadre familial dans lequel tout s’est passé, cadre dont je n’ai pas la certitude qu’il soit responsable ou directement lié aux actes commis, mais qui me semble aujourd’hui y avoir participé, au moins en les ayant simplement laissés « envisageables » et « possibles ». Je sais ce que j’ai vécu, je ne sais pas si ma sœur a vécue des choses similaires, ce qui n’excuserait rien mais préciserait alors une étrange normalité. Il y avait entre ma mère et moi, de son fait, depuis très jeune, une situation que je sais à présent (merci les psychiatres pour le temps consacré et les mots posés) avoir été à la limite de l’ordre de « l’incestuel » et ce jusqu’à mon adolescence également un climat psychologique qui portait l’empreinte de l’inceste sans que jamais il ne soit réalisé, un « oedipe » catastrophique, comme un déterminisme tragique. Ce n’est pas l’objet de mon témoignage, cela a été moins ingérable et désastreux que ce que m’a fait subir ma sœur, mais cela aura d’une certaine manière participé à noircir plus encore le glauque et le sordide vécu.

Je me tourne aujourd’hui vers les techniques de l’Emdr pour rendre ma mémoire moins douloureuse qu’elle ne l’a longtemps été.