Un cri du coeur

Témoignages Publié le 18.01.2021

C'est avec beaucoup de difficultés, de souffrances et de peur que j'ai fini par me décider à parler de mon histoire. C'est aussi par peur de représailles que je préfère témoigner de façon anonyme.

Je suis née, il y a 34 ans. J'étais une enfant douce, souriante, plutôt sociale bien que timide. Mes parents travaillaient tous les deux, ils nous confiaient ma grande sœur, mon frère et moi-même à mes grands-parents maternels. J'adorais ma grand-mère qui ne savait pas quoi faire pour nous faire plaisir et nous gâter. J'aurai dû avoir une enfance heureuse ! Encore aujourd'hui, ma mémoire a effacé à quel moment les choses ont changé. Je ne me souviens plus l'âge que j'avais quand les choses se sont produites. Je ne sais pas pourquoi j'étais seule ou si ma mémoire a occulté certains faits.

Mes premiers souvenirs remontent à la primaire. Mon grand-père sortait tous les matins du couloir nu, lorsqu'il entendait que j'étais arrivée. Ma grand-mère lui disait toujours les mêmes paroles "mets un slip au moins !" et tous les matins, il recommençait. Il lisait le journal et inventait des histoires où il parlait de choses sexuelles, il finissait par me dire que mon sexe lui appartenait. Lorsque ma grand-mère partait faire les courses et que je me retrouvais seule avec lui, il m'arrivait innocemment de m'approcher de lui pendant qu'il lisait. Il commençait par me caresser le dos, puis atteignait mes fesses et mon sexe, me touchait et allait jusqu'à introduire un doigt. Je me sentais tellement honteuse, tellement mal à l'aise, j'avais envie qu'il arrête, je ne voulais pas qu'il me touche. Il arrivait que ma grand-mère rentre et le voit, mais elle faisait comme si de rien était et lui, il se dépêchait de retirer ses doigts. Pendant longtemps, j'ai cru que ce n'était que des attouchements. "Que" comme si ce n'était pas grave jusqu'à ce que je découvre qu'à partir du moment où il y a pénétration, c'est un viol. Ses actes ont duré jusqu'à ce que j'entre au collège. J'avais l'angoisse à chaque fois que nous nous rendions là-bas. Il lui est arrivé de me toucher devant mes parents, ce jour-là, j'avais mis une robe. Ça a été la dernière fois que j'en ai mis une ! Mes parents n'ont rien vu ou ont fait semblant. Mon frère était dans le fauteuil et dans un axe où il ne peut pas n'avoir rien vu...

La personne qui a brisé le tabou est ma sœur. Elle a 7 ans de plus que moi et est aussi une des victimes. Elle ne pouvait plus le garder et a fini par en parler à ma mère qui lui a avoué qu'elle aussi en était une. Elle en a parlé à sa mère, enfant, mais elle ne l'a pas cru. Lorsque les choses se sont sues, mon père a refusé que ma sœur porte plainte, il fallait soi-disant protéger ma grand-mère. Il fallait protéger la famille, du coup, tout a continué comme avant. Les visites, les repas de famille. J'ai mis du temps à parler à mon tour et j'ai gardé la majorité des choses pour moi, je ne voulais pas en rajouter. Lorsque je l'ai dit à ma famille, j'étais adolescente, j'ai eu beaucoup de mal, car j'avais un sentiment de culpabilité très important. Mon père s'en doutait. J'avais des moments de tristesse importants, j'étais mal dans ma peau. Il me faisait des petites remarques de temps en temps, en remettant en cause mon comportement lorsque j'étais enfant parce que j'aimais me faire gratter le dos. Pour lui, j'étais la responsable ! Mon père n'a rien fait. Pour lui, il était trop vieux pour que l'on porte plainte et puis, "il ne faisait plus rien". Du coup, il continuait de lui serrer la main, de lui faire la discussion, de boire sa petite bière en sa compagnie pendant que j'étais assise à côté et que je sentais ce mal-être grandir en moi. Je ne comprends toujours pas comment on peut faire comme si de rien était, face à quelqu'un qui a brisé les 3 vies des femmes de sa famille !

Encore aujourd'hui, ils ne savent pas tout ce que ce grand-père m'a fait. Il y avait les gestes, mais aussi ses paroles, que je ne pourrais jamais oublier. C'est à la mort de mon grand-père que ma grand-mère a su, même si, je suis certaine qu'elle était au courant, mais n'est jamais intervenue. Il y a 4 ans, j'ai commencé à être de plus en plus mal psychologiquement. Un trop-plein, je pense, puisque j'ai gardé la majorité des choses pour moi ! J'ai décidé d'aller consulter lorsque j'ai commencé à envisager de me foutre en l'air sur l'autoroute pour ne plus me sentir aussi mal, triste, ne plus ressentir toute cette souffrance, le sentiment que quoique je fasse, je serai toujours anormale, cette culpabilité pesante. Je me suis dit que je ne voulais pas que ce qui m'a brisée, par ricocher,  brise la vie de mes enfants. C'est lors de ce suivi que j'ai commencé à faire des cauchemars. Je me réveillais en me demandant si c'était bien des cauchemars ou si ce n'était pas un souvenir. Le premier, je voyais mon frère, qui a 4 ans de plus que moi, me poussait dans les escaliers dans la maison familiale. En questionnant ma mère, je me suis rendue compte que ce n'était pas un cauchemar, mais un vrai souvenir. Puis j'ai fait de plus en plus de cauchemars, des choses me sont revenues jusqu'à ce souvenir où je me suis vue sur la moquette de la chambre de mon frère, lui qui m'écrasait de tout son poids et je me suis souvenue de la douleur ressentie, du sentiment de terreur. J'ai encore beaucoup de mal... D'autres choses me sont revenues comme le fait qu'il me volait mes culottes et les cachait sous son lit, qu'il avait fait un trou dans le mur de sa chambre et s'amusait à regarder ma sœur et moi se déshabillant et qu'à l'adolescence, il avait profité du fait qu'on avait une console en commun et que mon père avait fait pour que ça soit lui qui l'ait dans sa chambre, pour s'amuser à se mettre derrière moi pendant que je jouais, pour me faire des attouchements. Et il y avait toutes les choses qu'il me disait pendant l'adolescence et à l'âge adulte pour me dénigrer, me rabaisser, me dévaloriser, les insultes, les coups et la totale passivité de mes parents face à son comportement vis-à-vis de moi.

J'ai coupé les ponts, avec mon frère, il y a 3 ans. Je ne supportais plus les choses. Je n'arrivais plus à faire semblant. Je ne supportais plus le comportement que l'on avait avec moi, cette façon de déformer mes propos, de se moquer de moi lorsque je parlais, cette façon de me faire comprendre que je n'existais pas en me coupant la parole lorsque j'essayais de participer à la discussion ou en ne m'écoutant pas. Je ne supportais plus la violence psychologique en plus de tout le reste. Je ne supportais plus l'entendre parler de ce qu'il faisait sexuellement à sa femme avec ce regard et ce sourire en me regardant. J'avais peur pour mes enfants. Je n'ai pas porté plainte, je ne sais pas si je dois le faire, mais surtout je ne sais pas si j'aurai le courage de le faire. Ma mère et ma sœur ont minimisé les actes, elles font comme si je n'avais rien dit, on m'a fait comprendre que ce n'était pas si grave. Il faut dire que les violences sous toutes les formes sont courantes au point d'être devenues banales voir normales pour certaines personnes de la famille. Je n'ai rien dit à mon père. Un père qui m'avait déjà dit que l'inceste se faisait beaucoup dans le temps et que c'était banal, comprendre normal. Un père qui ne m'a jamais protégé de toute façon. Personne ne m'a jamais protégée même quand les choses se sont sues ! Je n'ai eu aucun réel soutien. Mon frère a épousé ma meilleure amie qui ne l'est plus aujourd'hui. Elle est née le même jour et la même année que moi et il a l'impression de me voir en elle. Elle a une fille issue d'une première relation qui est aujourd'hui adolescente et pour qui j'ai peur. Depuis quelques années, il se trompe souvent de prénom lorsqu'il l'appelle en utilisant le mien, elle lui fait aussi penser à moi. Il a le même comportement avec elle qu'il avait avec moi. Aujourd'hui, elle vit ses premiers émois et ce beau-père qui devrait être sécurisant et protecteur s'immisce dans sa vie amoureuse. Elle a 14 ans et il lui pose des questions déplacées, lui fait des remarques sur ses formes, une relation pas saine. J'ai pensé faire un signalement, mais on m'a dit que je n'avais pas de preuves.

Je suis une femme, une mère de 34 ans qui aujourd'hui a le sentiment de ne pas être importante, qui a peur de tout, sursaute aux moindres bruits, angoissée, dort très mal à cause des cauchemars, qui n'a aucune confiance d'elle, aucune estime, aucun amour pour elle, a un fort sentiment de culpabilité, qui a le sentiment qu'on ne peut pas l'aimer, qui ne sait pas mettre des limites, se défendre, se sent seule, incomprise, vide comme s’il lui manquait un morceau d'elle, mais je suis surtout une femme meurtrie, qui a une souffrance énorme qu'elle essaie de ne pas montrer pour ses enfants. Je tente de me construire plus que de me reconstruire parce qu'en fin de compte, je ne l'ai jamais vraiment été. J'ai beaucoup de séquelles psychologiques qui se répercutent dans mes relations ainsi que dans ma vie de tous les jours. Chaque jour, je me lève en ayant le sentiment que je vais encore devoir gravir une montagne. La vie me semble si difficile. J'ai toujours beaucoup intériorisé, mais le corps, si la parole ne se fait pas, trouve toujours un moyen de communiquer, le mien l'a fait de façon brutale puisque j'ai développé une tumeur cérébrale et que j'ai bien failli y passer. J'ai également pas mal de problèmes de santé dus au stress. Je fais l'équilibriste sur le fil de la vie, survivante à bien des égards. J'ai brisé les chaînes du non dit, du tabou, je fais pour briser mes chaines parce que je veux croire que la vie peut être plus douce, qu'elle vaut la peine, je ne veux plus que les mauvaises personnes gagnent, je veux reprendre le contrôle de ma vie, de mon corps et mon psychisme, je veux offrir une belle vie à mes enfants. Merci de m'avoir lu et merci de faire vivre cette association et d'agir pour toutes les victimes !