Une vie volée ou la chape du silence

Témoignages Publié le 19.01.2021

Je suis née en 1962, dans une petite ferme normande. L'inceste a été commis sur moi en 1971, dans un bâtiment d'une autre ferme, dans le noir, et sans aucune compréhension pour moi (ni souvenir ensuite) de ce qui s'est passé, par mon parrain, de 13 ans mon aîné et dont j'étais amoureuse.

L'époque était libertaire, mais pas le milieu. Mon parrain s'est suicidé quand j'avais 18 ans et a brisé toutes mes études (j'étais en Classes Prépas). Sur le coup, rien n'a semblé advenir : sauf que j'ai commencé à avoir peur des garçons en grandissant, à cauchemarder, à devenir insomniaque, à être profondément dégoûtée quand je voyais un couple s'embrasser. J'avais la sensation d'une grosse langue qui me donnait envie de vomir et m'empêchait de respirer.

À 34 ans, un ami me fera comprendre que ce que je décrivais était plutôt une fellation. J'irai seule chez le psy quand mon cousin se suicidera et que mon 1er ami s'avèrera homosexuel. Aucun dialogue chez moi, sur aucun sujet, surtout pas la sexualité, et encore moins l'homosexualité et le viol en 1980. À l'époque, on n’arrête pas les études pour se réparer : pas de filière psy ado. Je dors 3h /nuit,sous Rohypnol 2. Je suis incapable de concentration, mais les Profs n'alertent pas ma famille et me passent en Khâgne, alors que je ne rends plus les devoirs, continuant la chaîne du silence. Au moment, le psy me dit de pardonner et de continuer ma vie. Mais, ma vie s'est arrêtée. Je n'avais plus goût à rien. Mes parents m'imposent l'Enseignement : je le vivrai comme un second viol de mon désir profond et détesterai la didactique jusqu'à la fin de mes jours.

Au décès de mes 2 parents, à 55 ans, je tente une reconversion en Art-thérapie : on m'y admet, mais on s'inquiète assez vite de mes insomnies et de mon hyperacousie. Pourtant l'analyste avec lequel je travaille aujourd'hui me dit d'après mes stages que c'était ma voie. Depuis mes 18 ans, je n'ai jamais cessé les somnifères, les problèmes digestifs, inflammatoires et dentaires sont allés croissants. J'ai dit le fait à mes parents autour de mes 30 ans : pas plus que mes insomnies, cela ne les a fait sortir du silence. Ils ont préféré me considérer comme malade. La famille n'a pas éclaté. Ma sœur jumelle a préféré m'inciter à la méthode Coué et me mépriser devant ses enfants. Je ne la vois plus non plus qu'aucun membre de la famille. Évidemment, je n'ai pas fondé de famille : la double peine puisque j'adore les enfants. Ma vie m'a juste été volée, avec la confiance possible en les proches. Aucun partage possible avec les amis : ils ne veulent pas entendre. Exactement le même silence qui a entouré les survivants d'Auschwitz.