« Ce n’était pas de l’amour » Entretien avec Betty Mannechez

Actualités Publié le 28.05.2021

Denis Mannechez et son épouse Laurence ont 5 enfants. De prime abord, c’est une famille aisée ayant élu domicile un peu à l’écart du monde dans une maison avec un grand jardin, située dans l’Oise. Les plus jeunes de la fratrie ne vivent pas dans la demeure principale où les agissements du père ne sont pas sans rappeler ceux d’un gourou d’une secte.

Avec l’assentiment de la mère, celui-ci commettra des viols répétés sur ses deux filles aînées, Virginie et Betty.  À sa majorité, Betty se révolte contre l’emprise et les relations incestueuses ayant débuté alors que les deux sœurs n’étaient encore que des fillettes de 8 ans.

CHRONOLOGIE DES FAITS :

2002 : dépôt de plainte de Betty Mannechez. Le père est accusé de viols  sur ses deux filles aînées durant 10 ans dont plusieurs avortements et la grossesse de Virginie, sœur de Betty.

Novembre 2012 : après un procès en appel où les avocats plaident l’inceste « heureux », le père est condamné à 5 ans de prison dont 3 avec sursis. Avec Virginie, il entame une vie de couple incestueux, élevant leur enfant né en 2002.

Septembre 2014 : Virginie s’enfuit et se réfugie chez son employeur. Denis Mannechez les abattra à coups de fusil et retournera l’arme contre lui se blessant grièvement.

Décembre 2018 : Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Très diminué physiquement, il décède quelques jours après à la prison de Fresnes. 

Mars 2021 : publication du livre de Betty Mannechez co-écrit avec le journaliste Julien Mignot (« Ce n’était pas de l’amour. Survivre à un père abusif. Se reconstruire après une enfance brisée ». Éditions City, 2021).

 

Bonjour Betty Mannechez, j’ai envie de vous demander pour commencer : comment allez-vous aujourd'hui et comment vivez-vous le phénomène de médiatisation, y étiez-vous préparée ? 

Aujourd’hui, je m’efforce de croire que je vais réussir à échapper à cette douleur qui m’a envahie de façon toxique
Je ressasse cette question : « comment a-t-on pu en arriver là » ? J’en suis prisonnière,  c’est un cercle infernal !

Ce livre est une sortie de secours, un moyen de ramener à la vie ma Ninie et son patron abattus par Denis Mannechez. Également pour qu’on n’oublie pas leur honneur de victimes. Car ce qu’on a retenu du deuxième procès est que ce fut un crime passionnel. C’est la thèse avancée par les avocats pour défendre  l’accusé ! Ce n’est pas juste ! 

Comment vivre après cela, s’aimer soi-même, sécher ses larmes au quotidien, sans pansement alors que notre seule culpabilité est d’avoir aimé sa sœur, d’avoir voulu aller dans son sens pour l’aider.

Bien sûr, j’ai conscience du tapage médiatique, mais je n’ai plus rien à perdre sauf ma dignité. Et surtout je veux libérer la parole, accompagner les victimes « prisonnières de tout ». La société doit évoluer et la justice aussi. Cette justice qui ne doit plus cautionner 
la perversité.

J’ai écrit ce livre après le meurtre de ma sœur, pour me défendre et rétablir la vérité sur ces 20 années. Julien Mignot et les éditions City ont compris tout cela et m’ont aidée.


En refermant votre livre, j’ai eu du mal à m’en remettre comme si j’avais reçu un coup de massue sur la tête. N’avez-vous pas eu peur que l’opinion publique mette en doute ce que vous racontez, tant les faits décrits dépassent l’entendement ?


Compte-tenu de la terreur qui nous a envahi : non je n’ai pas peur de l’opinion publique, car ce que je décris est la réalité, une situation à laquelle on n’a pas pu échapper. Mes parents n’ont pas été punis pour ce qu’ils ont fait, nous les enfants davantage.

Dans le livre, vous nommez votre père et votre mère par leur prénom. Etait-ce pour prendre de la distance vis-à-vis d ‘eux ?

J’aurais aimé les appeler « Denis »et « Laurence » dès le début de ma plainte, si j’avais été accompagnée psychologiquement pour dénoncer les faits. Cela m’aurait permis de démêler ce conflit intérieur et de me construire. 

À l’époque, à la maison, je suis une femme à 10 ans quand je suis réglée, puis enceinte comme une maman. Quand je dénonce cela, j’ai 18 ans, mais mon cœur et mon esprit en ont 10 ! À 18 ans, je suis perdue, j’ai peur de mon père qui n’est  pas loin. En même temps, je me sens libre et rassurée, mais à quoi me sert cette liberté alors qu’il me faut comprendre, décrypter le phénomène d’emprise, ce poison ?


Vous expliquez à un moment que la monstruosité s’explique en partie par la rencontre de deux personnalités complémentaires dans la perversité . Vous faites un rapprochement avec le couple Fourniret-Olivier, pouvez-vous développer ?

 D’un côté, il y a le pervers qu’est mon père dans l’acte. Il s’approprie nos êtres tout en paraissant très gentil à l’extérieur. L’image du cadre intelligent et parfait qui a réussi. De l’autre côté, une mère très amoureuse de son mari, qui n’est pas très intelligente et même limitée. L’argent du ménage est consumé à foison par elle. Cet argent deviendra « sa liberté ».

Un jour, je l’ai entendue dire : « je préfère que  tu me trompes avec mes filles plutôt qu’avec une autre ! »
Pour sa première fois, Ninie sera initiée à une fellation par  sa propre mère qui participera ensuite aux ébats.
Pour résumer : « ni l’un sans l’autre ! » Comment ne pas penser à Fourniret et à sa femme ? L’une a permis à  l’autre,  le prédateur, de grandir, d’élargir son emprise.

Vous décrivez votre père comme un enfant malmené par ses frères et sœurs et vous vous demandez si lui-même n’a pas été victime d’inceste.  A votre avis, comment pourrait-on rompre ce cercle vicieux ?

Un enfant sans repères devient un adolescent frustré puis un homme, un mari et un père, dangereux. La peur de l’abandon a détruit mon père. Ayant été lui-même rejeté, cela devient une évidence de vouloir régner sur un monde où lui seul décide de tout pour éviter de souffrir. Je suis persuadée que tout est parti  de cette enfance malheureuse. J’ai eu aussi une enfance malheureuse, mais je me bats contre cette souffrance pour le bien et la vie. Lui a préféré ne pas y faire face en créant « un jeu » dont il était le seul maître. Son statut de parent lui a permis de créer un cercle vicieux dans lequel va se développer « un faux amour » pour ses enfants. Mon combat est de dénoncer cela, d’où le titre de mon livre « Ce n’était pas de l’amour ».


Au deuxième procès, votre père a bénéficié de la clémence de la justice grâce à ses avocats, mais aussi du vôtre (celui de votre sœur et de vous-même). Vous dites que « tout n’est qu’arrangement ». Ce sont ces mêmes avocats qui ont plaidé lors du procès d’Outreau. Reprenez-moi si je me trompe, mais votre avocat surnommé « l’ogre des prétoires » ou « acquitator » vous force à changer de version lors du 2e procès pour aller dans le sens d’une famille unie harmonieuse parfaite illustration d’un « inceste heureux ». Depuis il a été appelé à de hautes fonctions au sein du Gouvernement. Cité dans votre livre, celui-ci a-t-il réagi d’une quelconque manière ?

Mon père avait suivi le procès d’Outreau. Des enfants et des accusés :   qui dit vrai qui dit faux ? Il a donc choisi Maître Delarue pour le défendre. Celui même qui suggère Maître Berton pour l’épauler et Maître Dupont-Moretti pour nous représenter ma sœur et moi-même, parties civiles.

Quelques jours avant le deuxième procès, ces trois avocats se sont mis d’accord pour plaider la thèse de l’amour passionnel entre mon père et ma sœur. D’accord également pour révéler que le couple vivait sous le même toit avant que les gendarmes n’aillent constater ! Voilà comment les avocats ont décidé pour nous. Cette phrase de Maître Delarue me poursuit depuis le procès : « L’inceste n’est pas un crime quand les deux parties sont consentantes ! » 

Maître Delarue réagissant sur le meurtre de ma sœur dans le « Courrier Picard » (09 octobre 2014) : « Rien ne laissait présager ce drame […] Que s’est-il passé ? Virginie a-t-elle pris conscience de la situation dans laquelle elle   était ? Est-ce la simple lassitude amoureuse ? On ne saura jamais, mais à l’époque, ils revendiquaient le droit de s’aimer. Et leur histoire durait depuis bientôt 15 ans ! Il y avait quelque chose de très fort, mais aussi de très dérangeant pour beaucoup de gens. Ils souhaitaient à l’époque du procès que la société et la Justice leur laissent vivre cet amour.[…] je me rappelle leurs discours devant la cour d’appel : « Laissez-nous vivre même si ça vous dérange. » ».


Quand mon livre est sorti Maître Delarue  a commenté (Courrier Picard 27 mars 2021) que le malheur n’autorise pas tout, que je suis une jeune femme pleine remords et de regrets !!! Quant à notre garde des Sceaux, il  ne veut pas s’exprimer à propos de ce livre, car c’est une affaire qui date de l’époque  de lorsqu’il était avocat.


Après le deuxième procès, vous rêvez secrètement d’« une personne providentielle »  […] qui remett(rait) chacun à sa place et face à ses responsabilités ». Comme vous avez cru un instant que votre mère vous aiderait lorsque vous lui avez révélé les actes incestueux de votre père. Êtes-vous devenue cette « personne providentielle » c’est-à-dire l’adulte qui aide enfin la petite Betty ? C’est un peu le sens de ce livre non ?

Je me demande qui je suis, pourquoi suis-je venue au monde  et pourquoi mon appel au secours n’a-t-il pas été entendu et pris au sérieux ? Mon père a été libéré, on lui a redonné ses fusils avec le droit, la liberté, la permission de tuer.

Je m’interroge sur  ma naissance, sur ma Ninie morte, sur mes faux parents. Je suis issue d’une fratrie où je suis celle qui a parlé et qui est sale. NB : rappelons l’étymologie du mot « inceste » qui vient du latin « incestum » = « souillure », à rapprocher de « incesto » = « rendre impur ».

18 ans est le point de départ du combat de Betty. Le temps a passé, je veux guérir pour mes enfants avec un cœur solide et deux jambes. Mes enfants ont besoin de moi. Je veux être libre.

Il faut que les personnes qui ont défendu Denis Mannechez, assument, j’en ai besoin !


On sent chez vous une joie par rapport à la maternité, aux enfants, alors que vous auriez pu être complètement réticente à l’idée de donner la vie , à vous projeter dans le futur vu ce que vous avez traversé.

J’adore les enfants. Leur innocence me fait comprendre ce qu’est la vie, le temps qui passe,  leurs pensées à leur âge, leurs sourires, leurs confidences. Toutes ces étapes me mettent du baume au cœur et me font ressentir la sécurité affective, l’équilibre. Je retrouve dans leurs yeux de l’espoir. Il faut avoir des rêves, se sentir à sa place, se sentir aimée, exister. Mes cinq enfants (âgés de 5 à 18 ans) sont ma raison de vivre. Ils me permettent de me sentir vivante, de guérir. Cette souffrance qui  est de ne pouvoir échapper à l’emprise de son géniteur, je ne la souhaite à personne !


Vous écrivez lorsque vous évoquez votre enfance : « On aurait tant aimé que la société, l’école, les médecins voient ce qui se passe ». Comment peut-on œuvrer dans ce sens à l’avenir ?


C’est un devoir d’aider les victimes d’inceste, car c’est une prison à tout point de vue. Il faut le vivre pour le comprendre ! C’est le pire crime au monde, car on joue sa vie et on peut en mourir. Il ne devrait pas y avoir de prescription concernant l’inceste, car c’est un poison à vie pour la victime.

Propos recueillis par Brigitte Moékri