Utilisons les bons mots pour parler d'inceste

Actualités Publié le 06.01.2016

 

Par Isabelle Aubry.

« Auteur »

Il y a plusieurs sens au mot auteur. Le premier, « celui qui est la cause de quelque chose », le second « celui qui crée ». Quelle différence aujourd’hui entre un auteur de best-seller et un auteur de crimes en séries ? Le terme « auteur » est de plus en plus utilisé pour désigner les personnes qui ont transgressé la loi. Pourtant rien ne signifie dans ce mot qu’un interdit a été bafoué. Nous pouvons même percevoir ce mot de façon positive car « l’auteur », dans l’inconscient collectif est un créateur, un artiste, qui produit l’unique, l’art qui rencontrera la gloire ou sombrera dans l’oubli. C’est un terme à la mode, que les professionnels affectionnent, repris par les médias, les institutionnels qui profite aux délinquants et aux criminels car il nie la victime. Nous percevons une tendance à déresponsabiliser celui qui a transgressé la loi en employant ce mot. Préférons « agresseur » à « auteur » et ne nous voilons pas la face, cela aidera les survivants à accepter que ce qu’ils ont subi n’est pas de leur faute et au coupable à assumer son crime ou son délit si il en a la capacité. De plus le mot auteur lénifie les infractions. Employé pour un délinquant en col blanc tout autant que pour un tueur en série, il contribue à supprimer la hiérarchie des infractions pénales. Nous savons tous qu’à ce jeu-là, ce sont les crimes les plus graves qui seront banalisés. Entre « l’auteur des arnaques à la carte bleue » et « l’auteur de l’enlèvement du petit E… » quelle différence finalement ? Pourtant le premier aura commis un délit alors que le second se sera rendu coupable d’un crime jugé en cours d’assises passible de 30 ans de réclusion criminelle.

« Abus sexuel » 

Le mot abus sous-entend qu’il existe une limite autorisée ou acceptée qu’il ne faut pas dépasser. Nous avons tous en tête la campagne de prévention routière « Un verre ça va, deux verres bonjour les dégâts ! ». Or en matière de relation sexuelle avec un enfant, la loi n’autorise rien. En conséquence, l’expression « abus sexuel sur enfant » n’a pas de sens ou plutôt si, elle signifie que l’on a le droit d’avoir des relations sexuelles avec lui mais qu’il ne faut pas en abuser. Nous préférons bannir cette expression de notre vocabulaire au profit des termes factuels ou juridiques comme : infraction sexuelle, violence sexuelle, inceste, viol ou agression sexuelle sur mineur…

« Attouchement »

Action de toucher, spécifiquement avec la main, synonyme : caresse. Ce mot minimise tellement la violence de l’acte que certaines victimes elles-mêmes disent « Je n’ai subi que des attouchements », comme si finalement, ce n’était pas grave. Le terme juridique pour ces agissements est « agression sexuelle », (sans pénétration contrairement au viol). Mais quand ces actes sont commis par un membre de la famille, nous parlerons d’inceste, appelons un chat un chat. Les conséquences sur les victimes sont aussi graves qu’il s’agisse d’agression sexuelle ou de viol car l’inceste est avant tout une trahison, un crime de lien qui prive la victime de sa famille.

« Pédophilie »

Etymologiquement, le mot pédophilie signifie « aimer les enfants ». Pourtant il est communément employé pour désigner un passage à l’acte sexuel interdit sur un mineur (viol, agression ou atteinte sexuelle). Il y a une contraction entre la signification de ce mot et ce qu’il représente en réalité. A bien y regarder, on est dans une totale aberration qui consiste à dire que l’amour pour l’enfant se traduit par le viol ou l’agression de ce dernier. Une fois encore, la transgression de l’interdit n’est pas portée par le mot pédophilie et c’est logique car rien n’interdit d’aimer un enfant. C’est pourquoi nous utilisons le mot pédocriminalité bien plus approprié en l’occurrence.

« De Victime à Survivant»

Nous employons le mot « victime », de préférence pour désigner les enfants qui ont subi l’inceste, qui face à leur agresseur étaient dans l’impuissance ou l’incapacité de se défendre, ne sachant pas forcément qu’ils subissaient un crime. Pour un adulte responsable de son rétablissement et non de ce qu’il a subi, nous préférons le mot « survivant ». Ce mot d’origine anglo-saxonne indique que la personne est parvenue à survivre au traumatisme, « au meurtre psychique » de l’inceste, à sortir du déni et à prendre sa vie en main.

« Ceux qui ont été blessés gravement par un traumatisme ont été morts. Ce n’est pas une figure rhétorique. Ils le disent eux-mêmes : « J’ai été mort jusqu’à l’âge de 25 ans. » Ce sont des fantômes triomphants qui ont surmonté l’épreuve, mais des fantômes tout de même, que l’on accueille avec peur. Et on les fait taire. On fait taire tous ceux qui ont subi de grands traumatismes.

Boris Cyrulnik