Présentation du 1er plan de lutte contre les violences faites aux enfants

Projets Publié le 02.03.2017

Face à l'inceste le demande depuis 2004. L’OMS le recommande depuis 2002 et la Commission Européenne l’avait réclamé à la France. Le gouvernement a présenté le 1er mars 2017 le tout premier Plan interministériel de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants. C’est la première fois qu’un gouvernement affiche sa volonté de lutter contre l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants en tant que problème de santé publique et pas uniquement sous l’angle judiciaire. C’est donc un moment historique, et Face à l'inceste qui a été associée à la préparation de ce plan se réjouit profondément de cette volonté de mobilisation affichée par le gouvernement.

Dans cet article nous donnons un compte-rendu de la réunion de présentation de ce plan par la ministre de la famille Laurence Rossignol. Nous vous invitons également à consulter la présentation intégrale de ce plan (70 pages au format PDF) dans la section Téléchargements de notre site. Dans un second temps nous analyserons les mesures proposées et leur rapport avec notre manifeste de 2004.

La réunion de présentation du plan s’est faite en deux temps : d’abord des clips vidéos avec le témoignage de quatre personnes victimes de violences, ensuite un discours de la ministre Laurence Rossignol. Symboliquement c’est important de mettre les témoignages des victimes en premier, cela montre la volonté du gouvernement de libérer la parole.

Quatre Témoignages (en vidéo)

Flavie Flament (auteure du livre « La Consolation »): Ma vie a basculé parce qu’il m’a violée. J’avais 13 ans, un photographe a proposé à mes parents de réaliser des séances photo avec moi. La 2e fois nous ouvrons la porte mais il est tout nu. Ma mère demande simplement : « je viens la chercher à quelle heure ? » Ma mère a dû se douter toute sa vie qu’il devait se passer quelque chose. Je ne peux pas y croire. Quand j’ai libéré la parole j’ai été confronté à ce qui est tristement banal, le déni. Dans la famille, on ne veut pas y croire. Tant que la parole n’est pas entendue et libérée, c’est un cauchemar. Pour guérir il nous faut quelqu’un qui dit « Oui, je te crois ». « Oui, tu vas guérir, tu n’es plus seule ». Un enfant est déjà tellement muselé par ce qu’il a vécu qu’il ne peut pas tout d’un coup devenir plus grand et dire « oui j’ai été violé ». On lit beaucoup de choses dans le regard d’un enfant. Quand cette enfance est piétinée, il y a quelque chose dans le regard. Plus tôt on aide plus on donne à l’enfant des chances de se reconstruire. Ça tient à peu de chose.

Céline Raphaël (auteure du livre « La Démesure, soumise à la violence d’un père »): quand j’étais très jeune mon père a décidé de me faire jouer du piano. Je devais travailler sans cesse mon instrument : le matin au lever, en rentrant de l’école, après le dîner. Sous prétexte de jouer toujours mieux il a commencé à mettre en place des punitions : coups, privations, enfermement dans la cave. La première fois que c’est arrivé j’avais 4 ans et j’ai reçu mes premiers coups de ceinture. J’ai cru que j’avais perdu l’amour de mon père et que je le méritais. Je trouvais ça normal. Les gens n’ont pas repéré ma souffrance car ils ne pensaient pas que ça puisse arriver dans un milieu social favorisé. C’est une infirmière scolaire qui a détecté la maltraitance au lycée parce que je pesais 35 kg et que je faisais 45h de piano par semaine alors que je détestais ça. Parler c’est sauver une vie. Aujourd’hui je garde encore des séquelles.

Andréa Bescond (auteure du spectacle « Les chatouilles) : mon agresseur était un ami de la famille, très charmant. Marié, père de famille. Quand ça m’est arrivé j’étais complètement bloquée et figée et je me sentais sale, j’avais honte. Il y avait une manipulation, il me demandait de garder le secret. J’étais malheureuse mais je ne pouvais pas parler. Une fois que je suis devenue adulte et que j’ai porté plainte les gens ont commencé à se douter, à se dire qu’il était bizarre. Il faut arrêter ce déni général qu’on subit. On est tellement nombreux à être bousillés. Déclarer le comportement suspect d’un adulte ou d’un enfant peut lui sauver la vie, ce n’est pas la délation. Il faut alerter, il faut libérer la parole et protéger nos enfants.

Mathieu Johann : On s’est retrouvés en vacances avec ma mère. Au camping je croise le chemin d’un mec qui transforme ce moment de bonheur en moment sordide. Il m’a violé pendant 4 ans. Je sentais que ça n’était pas normal mais je ne l’affirmais pas. Il était beau, gentil, il jouait bien de la guitare, personne ne pouvait le soupçonner. C’était le paradis pour lui, l’enfer pour moi. Le père d’un ami est tombé sur une lettre avec des dessins pédo-pornographiques que cet ami avait déposé sur son bureau, il m’appelle et me demande ce qui se passe. Là j’ai honte. Il m’a demandé à parler à ma mère j’ai compris que ça allait être une affaire de grands. Je le remercie car il nous a sauvé, il nous a libérés. Quand on a un doute, quand un enfant commence à dire des choses (« il m’a touché un peu le corps »), il faut que les gens osent faire la démarche. On a toujours peur de se tromper, mais il faut y aller et passer un coup de fil.

 

Discours de la ministre Laurence Rossignol

Je remercie à ceux qui nous ont aidé à élaborer ce plan. « N’est-ce pas un peu tard ? » C’est en fait le résultat d’une politique globale de la famille mise en place depuis 3 ans, dans le respect de la Convention des Droits de l’Enfant. Ce plan arrive au moment où nous disposons des outils de pilotage (comme le CNPE) qui pourront se saisir de ce plan et le mettre en œuvre. Au-delà de la poursuite des actions engagées, ce plan s’inscrit dans la continuité d’un engagement en faveur d’une éducation sans violences. L’opinion a progressé sur ce sujet. Les railleries ont été nombreuses quand j’ai parlé il y a trois ans d’interdire les punitions corporelles sur les enfants, et j’ai observé que progressivement la manière dont les journalistes évoquaient la question était plus positive et je ne regrette pas d’avoir porté cette idée d’une éducation sans violence.

On ne peut pas se contenter d’un consensus compassionnel qui d’ailleurs n’existe pas. C’est un sujet non partisan mais éminemment politique qui implique la vision qu’on a de l’enfance, de l’éducation, de la société, du rôle des pouvoirs publics, etc. « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents. » Cette phrase m’a valu le buzz et beaucoup de critiques mais je ne regrette pas un seul mot de cette phrase. Aucun individu, enfant ou adulte, n’appartient à quiconque. Les parents ont la responsabilité de leurs enfants mais ils n’ont pas le droit de propriété. L’éducation n’est pas seulement l’affaire des parents mais aussi celle de l’école et de la société toute entière. Les parents doivent assurer les besoins de sécurité, de protection et d’affection. Or la famille est le premier lieu où se produisent les violences contre les enfants. C’est donc la responsabilité des pouvoirs publics d’aller voir ce qui se passe au-delà des murs clos. Nous sommes encore trop nombreux à porter des œillères. Chaque drame médiatique nous émeut, mais les violences faites aux enfants sont redevenues tabou. C’est en travaillant sur le 5e plan de lutte contre les violences faites aux femmes que la nécessité d’avoir un plan similaire pour les enfants m’est apparue. Nous avons accompli de réelles avancées dans les violences faites aux femmes, moins pour les enfants. Si un homme frappe sa femme dans l’espace public, on intervient. S’il bat son chien, également. S’il bat son enfant, les gens s’écarteront en pensant qu’ils ne doivent pas s’en mêler. La tolérance quant aux violences faites aux enfants reste trop élevée. Les débats à l’Assemblée nationale et au Sénat ont montré qu’il reste une marge de progression. L’amendement sur l’autorité parentale sans violence a été finalement censurée par le conseil constitutionnel. Frapper les enfants, est-ce donc un droit constitutionnel ? Cet article nécessaire pour promouvoir une éducation apaisée et bienveillante a été censuré pour une raison de procédure (c’était un « cavalier » législatif), mais c’est une mesure importante. Je ne sais pas dire quand la violence devient de la maltraitance. Je ne sais pas hiérarchiser entre la claque, la fessée ou les cheveux tirés. Il est donc plus sécurisant de dire que toute forme de violence corporelle ne peut pas être une méthode d’éducation. Il y a bien sûr une différence entre une claque qui part sous le coup de l’émotion (par exemple lorsqu’on a eu très peur pour un enfant qui a traversé la rue sans regarder) et la violence érigée comme méthode pédagogique. Il faut libérer la parole, celle des victimes mais aussi des témoins. La presse a rapporté 6 décès d’enfants depuis le début de l’année. Une fois le drame passé, les langues se délient. « On se doutait de quelque chose » disent les voisins. Un enfant victime de violences est rarement isolé du reste de la société. Dès qu’il existe le moindre doute, il faut agir immédiatement. Appeler le 119 ou une association, échanger avec un autre voisin, discuter avec l’enfant, appeler la police en cas d’urgence. « Il faut tout un village pour élever un enfant », nous somme le village et nous avons le devoir de leur garantir le droit de grandir en sécurité.

La méthode est celle de la concertation avec les associations : nous n’avons pas cessé depuis trois ans de dialoguer avec les experts, les médecins, les militants associatifs et les victimes qui sont des experts de leur vécu. Beaucoup de ceux qui ont participé à la concertation sont présents, et je les remercie.

Ce plan met en œuvre plusieurs leviers. Nous ne disposons pas aujourd’hui de statistiques fiables sur les enfants morts de violence. Les chiffres varient d’un facteur 10, quand ils existent. Le 1er axe consiste à recenser (mesures 1 et 2). Il comporte aussi des dispositions sur l’inceste et les violences sexuelles (mesures 3 et 4). Nous voulons apprendre de nos erreurs (mesure 5).

Le 2e axe : Sensibiliser et prévenir. Sensibiliser parents et enfants (mesure 6). Préparer un livret à destination des parents d’adolescents. Ceux-ci sont exposés à la pornographie dès 11 ans en moyenne (!). Les personnes qui font l’éducation à la sexualité ont dit leur perplexité devant les demandes face à telle ou telle pratique sexuelle qu’on voit dans les films porno. Il faut utiliser les ressources de la technologie pour protéger nos enfants.

Le 3e axe : Former. Il nous faut d’abord des outils de formation (l’expérience tirée des plans contre les violences faites aux femmes pourra servir : 300.000 personnes ont été formées). La révélation des faits d’inceste intervient souvent des années après.

4e axe : accompagner les victimes. La mission Flament – Calmette sur la prescription pour les crimes sexuels commis sur des mineurs rendra ses conclusions début avril. Il faut améliorer le recueil de la parole de l’enfant et la prise en charge médicale. Les violences ont des effets importants et durables sur la santé de l’enfant et de l’adulte.

Ce plan est ambitieux. Vous aurez raison si vous trouvez qu’il manque des choses : mais comparez-le au 1er plan de lutte contre les violences faites aux femmes plutôt qu’au cinquième, vous verrez que celui-ci est plus ambitieux et plus construit. C’est un plan interministériel, ce qui fait sa force. Sa mise en œuvre exige l’engagement de chacun. Il devra être suivi d’un deuxième plan en 2019. J’ai bien conscience que je ne serai peut-être pas en mesure de défendre ce 2e plan ni le premier mais je compte sur vous tous pour être vigilant quant à la mise en œuvre de ce 1er plan. Pour une société bienveillante et protectrice à l’égard des enfants.