Chirurgien-pédiatre et tata

Témoignage Publié le 28.10.2021

Je suis chirurgien-pédiatre formée aux maltraitances de l'enfant. Quelle est la probabilité pour qu'un enfant de ma famille soit concerné par l'inceste ?

L' inceste c'est pas chez moi, c'est chez les autres et je les aide. Et pourtant... j'examine les enfants pour les autorités judiciaires. Tous les enfants qui ont parlé sont des enfants qui n'étaient plus confrontés aux maltraitances et donc éloignés de la personne maltraitante, soit à cause d'un divorce ou rupture, ou éloignement géographique. Il pouvait s'agir du demi-frère, du frère, du grand-père, du nouveau compagnon, du père si celui-ci ne la/le touchait plus et que l'enfant était en "crise d'ado". Si l'enfant était encore exposé, c'était pour protéger la petite sœur ou le petit frère. Et il fallait arracher les mots de sa bouche. Tous ces enfants ont des signes cliniques similaires : dissociation, changement d'état émotionnel très rapide, lésions cutanées de grattage/pincement/scarification selon l’âge, cauchemars, trouble social (isolement ou hypersociabilité), énurésie secondaire.

Mon neveu (le fils de ma soeur jumelle) avait 4 ans quand il a commencé à faire des jeux sexualisés avec ses cousins germains (mon fils de 2 ans et l'autre de 3 ans). Ses parents étaient séparés depuis que l'enfant avait 18 mois. Après le premier jeu qu'il a appelé le "jeu de papa", on lui a expliqué qu'il ne fallait pas faire ce genre de choses (enfoncer des choses dans les fesses). Là, sur les conseils du 119, il a été amené à la brigade des mineurs sur RDV 3 jours plus tard, alors qu'on lui avait expliqué que c'est pas un jeu à faire. Il était alors normal et donnait plein de détail sur ce jeu, il en parlait de façon détachée, comme si c'était banal. En trois jours, il a eu le temps de demander si il allait aller en prison, on lui a répondu que seuls les adultes allaient en prison, et 3 jours après il ne disait plus rien aux policiers. Ceux-ci n'ont pas fait d’enquête et ont juste parlé d'affabulation. Aucune plainte n'a donc été déposée sur les conseils et la réassurance des policiers.

Petit à petit, il a présenté des signes cliniques de maltraitance sexuelle, probablement dès qu'il a compris que ce n’était pas normal ce qui se passait : renfermement, énurésie secondaire, isolement, dissociation, mutisme, il ne racontait plus rien, arrêt d’évolution du développement, régression au retour immédiat de chez le père, stagnation, pleurs excessifs, hyperémotivité, lésions de grattage, et les jeux continuaient mais l'enfant ne disait rien (tentative de fellation sur mon fils, gage de bisous, photo de pénis des cousins, câlin tout nu, jeu où on se fait des bisous et on a un bonbon; et ce malgré les explications et les consignes familiales aux enfants, dessins de bonhomme en forme de pénis, maison longiligne...). L'enfant avait 4,5 ans. J'ai donc fait mon devoir en tant que médecin, j'ai fait un signalement au procureur en expliquant mes constatations de médecin, en déclarant ma suspicion de maltraitance sexuelle en précisant l'anecdote du jeu de papa. L'enfant avait 5 ans. Ceci n'a abouti à rien car je suis la sœur jumelle de la mère. "Conflit parental ou complot familial". Toujours pas d’enquête et neveu toujours pas protégé.

Je l'ai donc adressé à des confrères médecins et à des psychologues en insistant auprès de la mère de la nécessité d'aider cet enfant, et en lui exposant mes doutes. A cette époque, la mère était perdue, sidérée, je devais lui répéter tout le temps, lui rappeler les faits, lui dire qu'elle avait raison d’être inquiète et que c'est pas elle qui était trop anxieuse. Elle se réfugiait dans "si ils ne font rien, c'est qu'il doit rien y avoir, c'est eux qui savent, c'est eux les professionnels". L'enfant continuait à se dégrader, il ne voulait plus se laver, restait coincé dans les toilettes sans pouvoir s'essuyer ou se laver, enfonçait des legos dans le cul des chiens... La psychologue, au bout de plusieurs séances presque 6 mois après, a réussi à récupérer quelques infos : l'enfant a mimé une fellation avec un loup et une peluche en disant qu'on lui avait fait ça. Après, plus tard, il a dit que c’était Maurice Carême le méchant, le poète du cadeau de la fête des pères fait à l’école, en disant devant moi, sa maman et la psychologue que le méchant était un voisin français-anglais que sa mère connaissait très bien, qu'elle avait vu des milliers de fois. La seule personne connue avec ses caractéristiques était son père ; mais pour lui impossible de le dire. Puis plus tard il m'a dit que son père ne faisait plus de bêtises et que maintenant ça allait.

Pendant cette période le CMP avait enfin contacté ma sœur pour une prise en charge. La prise en charge a donc commencé. Deux informations préoccupantes (IP) ont été faites par le CMP, mais les changements de psychologue à plusieurs reprises n'ont pas aidé l'enfant à parler plus. La famille a fait également des IP. Grâce à ces IP, une évaluation succincte par la PMI a été faite 1h avec l'enfant, 1h avec le père et 1h avec la mère, tout allait très bien selon eux. Nous somme une famille respectable sans problème de logement ou financier et très polie, ils ont décrété ma sœur anxieuse. Puis une autre évaluation bien plus tard par l'ASE pour une autre IP faite par un médecin. L'enfant était allé à la police pour leur dire qu'il voulait mettre ses doigts et son zizi dans les fesses d'autres enfants et qu'on devait le mettre en prison, mais il ne parlait pas d'adulte. L’enfant à alors 5 ans et demi. Cette fois-ci encore, ils trouvent ma sœur trop angoissée et le père très serein. Ils demandent à ma sœur de faire une médiation pour le bien du petit, pour apaiser l'enfant et les tensions, ou alors le juge des enfants sera saisi. Je conseille à ma sœur de refuser la médiation pour que justement le juge des enfants soit saisi. Elle est perdue, tout le monde lui dit que tout va bien et personne ne prend en considération les dires de la mère.

L'enfant explique à sa mère au retour d'un séjour chez le père, qu'il a eu une diarrhée blanche et liquide au milieu du lit de papa et ça a coulé le long de sa cuisse, il le montre avec son doigt, et que papa l'a lavé et l'a recouché dans le lit de papa. "Papa il fait des bêtises". Les services sociaux ne s'inquiètent pas de cela dans le contexte, la mère est trop inquiète. Les services sociaux ne comprennent pas pourquoi l'enfant ne leur parle pas si vraiment des choses se passent à la maison. Le petit aime son père d'un amour fusionnel, son père lui offre plein de cadeaux et il ne veut pas qu'il aille en prison. Ce père est très gentil, ne crie jamais et le laisse faire tout ce qu'il veut. Le petit veut juste que "les bêtises s'arrêtent".

Je suis médecin, je connais le problème, mais a priori eux ne connaissent pas le sujet. J'ai le recul des enfants qui ont parlé. Et je me suis formée pendant ma spécialité. Ils veulent que la personne aille en prison que quand ils deviennent adolescents, et qu’une certaine rancune et colère les submerge à la compréhension réelle de la gravité de l’inceste. Le juge des enfants est alors saisi, il demande une mesure d'investigation judiciaire qui met du temps à se mettre en place. Une nouvelle évaluation commence, c'est la 3ème fois qu'il faut tout recommencer et tout réexpliquer. Je décide à la fin de leur évaluation de les appeler, car jamais la famille proche n'est contactée. Ayant laisser faire les professionnels les 2 autres fois et n'étant pas d'accord avec leurs conclusions. Et cette fois-ci, j'explique mon point de vue extérieur à la situation. Ces intervenants ne sont pas formés, je dois leur expliquer la problématique de l’inceste et les signes dissimulés du problème. Ils m'avouent n'avoir jamais été confrontés au problème. L'enfant à 6,5 ans. Au final ils concluent à la nécessité d'une AEMO car enfant en danger. Celle-ci commence 6 mois après ; en attendant, confinement, et c'est ma soeur qui veille au grain en surveillant et rappelant les règles.

L'enfant à 7 ans. A nouveau, de nouvelles personnes sont missionnées et on repart dans les explications. Là ils ne travaillent que sur la mère pendant 6 mois, essaient de comprendre la situation, vérifient que la mère n'est pas folle. J'appelle à nouveau ces personnes pour leur donner mon point de vue sur la situation. Leur regard change et ils me paraissent prendre conscience du problème qui a été décrit que comme un "conflit parental majeur" par la juge. Le petit à 7,5 ans. L'AEMO est reconduite et ils commencent enfin à évaluer et à s'occuper du côté du père. Et là, miracle, l'enfant va mieux. Il a 8 ans, il est rentré au CE2, finis les troubles de concentration, les absences, les pipis aux lits, les blocages aux toilettes, ses résultats scolaires sont excellents alors qu'ils étaient médiocres. Tout n'est pas parfait mais il sourit, joue, se sociabilise, évolue et recommence à grandir. Tous ces détails pour mettre en lumière l'incohérence du système et l'incompréhension des intervenants face à une famille bien sur tous les rapports, la déficience de formation des éducateurs et des membres de la protection infantile ainsi que des policiers.

Car cette histoire ne serait pas si longue si dés le début de l'entretien policier, une enquête avait été menée dans le doute, plutôt que rien du tout. Le père aurait été convoqué, il aurait eu un peu peur et aurait peut-être cesser. Mais là, il s'est senti renforcé car il a su que le petit était allé à la police et que rien ne s’était passé. Le petit avait même reçu en récompense de son silence une moto électrique de police. Il recevait un cadeau après chaque entretien social. La multiplicité des intervenants en fonction de la procédure n'aide pas à se rendre compte du problème d'inceste. Soit la mère ferme les yeux, soit la mère est trop stressée et angoissée. Je suis médecin specialisée de l'enfant, j'ai vu les symptômes somatiques et psychiques de mal-être. Je suis membre de la famille et j'ai eu les confidences de mon neveu, et malgré mes dires, la situation n'a pas évoluée rapidement et l'enfant n'a pas été protégé rapidement. Et je n’ai pas été crue. J’ai été soupçonnée de complot familial. Quel serait mon intérêt à ce que mon neveu ne voit pas son père ? En plus, je pense que ces pères doivent être soignés et non enfermés. C’est un problème de pulsions sexuelles. Mélanger à de l’amour filial. les limites sont floues dans leur têtes.

Je n'ai pas été crue alors que je suis professionnelle de santé. Comment une mère peut être crue quand son enfant ne se confie à personne d'autre qu'à elle ? En plus la mère est submergée par l'émotion et par le déni, la volonté que ce ne soit pas ça. La confiance envers un adulte d'un enfant incesté est altérée ; il ne se confie pas facilement. Le changement d'intervenant et la multiplicité de ceux-ci ne lui permettent pas de se confier. A chaque nouvelle IP, de nouveaux intervenants. C'est un problème. Les mêmes personnes pourraient revenir réévaluer la situation, vérifier leur première hypothèse, sans rester enfermées dans leurs idées. Il est très difficile d’évaluer la situation. Ça demande du temps. Si en plus les gens se relaient, c’est pas comme ça qu’on peut y arriver. Les enfants ne parlent pas facilement d'inceste mais ils parlent et ils montrent leur souffrance ; encore faut-il pouvoir reconnaître les signes. D'où l'importance de la formation.

Sans mon acharnement et celui de la mère, qui bénéficiait de mon soutien sans faille et de mon renforcement positif incessant, jamais cet enfant n'aurait pu être protégé par le système, car pour nous il a fallu 4 ans alors que je sais de quoi je parle et que je connais le système. Aucune enquête n'a été faite, l'enfant n'a pas été protégé, il a parlé et il est retourné chez son père et il a arrêté de parler... Pour le moment ça va mieux depuis six mois (en tout cas je le pense). Cependant il voit toujours son père. On sait que le problème vient de pulsions sexuelles. Comment être sûr que le père ne recommencera pas alors qu’il n’est pas suivi médicalement ? Parce que ce qui est sûr, c’est que l’enfant ne parlera pas tant qu’il n’y a pas de douleur physique importante. L'inceste peut être fait dans la douceur. C'est une effraction psychique. On peut se demander si ce n’est pas criminel d’attendre un acte de gravité intense pour protéger l’enfant. On pourrait aussi accuser les services de l'état de non-assistance à personne en danger. On oblige les médecins à signaler les maltraitances pour l’enfant sous peine de non-assistance à personne en danger. À quoi servent ces signalements si ils ne sont pas traités comme il se doit par la suite ? Pas d'enquête policière et énormes délais de prise en charge par les services sociaux. Et mauvaise évaluation des problèmes par défaut de temps, défaut de personnel et défaut de formation. Merci de m'avoir lue.