L'inceste dévié

Témoignage Publié le 26.10.2021

Bonjour, Je m’appelle P. L., j’ai 61 ans. J’ai rompu toute relation avec mon frère il y a plus de quinze ans en raison de son comportement avec ma fille alors âgée d’environ quatre ans, jugé préoccupant par ma compagne.

Après deux mois de déni, et avec l’aide d’une psychothérapeute que nous voyions à deux, j’ai fini par être convaincu qu’il y avait suffisamment d’indices concordants pour identifier un danger. J’étais dans l’incestualité, il fallait éviter les contacts entre ma fille et son oncle. Même si j’entretenais avec mon frère des relations parfois compliquées, ce fut très déstabilisant de devoir trancher ce lien. Il n’y avait que des indices, certes en faisceau, certes appuyés par des personnes de l’entourage, mais pas de preuve. Et évidemment je n’en voulais pour rien au monde. Donc, nous avons rompu.

Ma fille a 21 ans aujourd’hui, elle n’a aucune séquelle de cet évènement. Mon frère a tenté de reprendre contact avec elle il y a trois ans de manière assez manipulatrice, elle n’a pas donné suite de son propre chef et vit aujourd’hui une histoire amoureuse très paisible avec un garçon de son âge. Donc tout va bien. C’est ce que je ressentais après la décision de rupture. Un gros danger avait été identifié à temps, la parade avait été trouvée. Il y avait une forme de satisfaction. Et puis les années passent. Et là, lentement, insidieusement, l’angoisse s’installe : Que se passera-t-il s’il cherche à la contacter quand elle sera ailleurs qu’à la maison ? Et puis surtout, il y a les inévitables retrouvailles : la succession. Le prédateur reste toujours mon frère. J’ai de ses nouvelles indirectement : il se montre de plus en plus violent, agressant physiquement sa mère (avec laquelle il vit), ma belle-mère, des collègues de travail, avec dépôts de plainte ou de main courante. Les tensions avec lui s’avivent avec la mise sous tutelle de ma mère. Elles s’interrompent définitivement après j’eus reçu un mail d’insultes de sa part auquel je n’ai pas répondu. Mon père décède en mai 2020 en Provence où il résidait. Mon frère n’avait plus de contact avec lui, c’est moi qui récupère les papiers en août, en Normandie où je vis.

Je suis alors obligé de reprendre contact avec le prédateur : j’ai aussitôt des insomnies, mal au ventre, je me sens irritable et je fume beaucoup. Je vois mon médecin traitant à qui je n’avais jamais parlé de cet épisode de ma vie. Je lui explique, elle me fait une tête longue comme ça et me dit tout de suite : « Faîtes-vous aider ». Ce que je fais. J’ai vraiment besoin d’une aide psy, surtout que je n’ai rien d’autre. Je communique donc avec mon frère depuis un an : il se montre manipulateur, mal aimable, agressif, compulsif voire délirant. Il est dans la posture d’une victime : il n’a rien commis de pénalement répréhensible, c’est moi qui l’ai rejeté. Les contacts se font uniquement par mail, je tiens absolument à éviter de le voir. J’ai notamment peur d’être agressé physiquement : on a frôlé l’homicide quand il a jeté une statuette en bronze sur ma belle-mère, je n’ai pas du tout envie d’être la prochaine cible. Et compte tenu de la frustration que je lui ai fait subir en le privant de sa nièce, je me sens en tête de liste.

J’en ai encore pour un à deux ans avec cette succession, et puis il y aura celle ma mère : je vis une déstabilisation durable. Je parle assez volontiers de mon histoire, sortir du non-dit me fait du bien : et là, c’est dingue ce que j’entends. L’une vit une relation familiale pourrie depuis 30 ans suite aux accusations d’un frère contre un mari de la grand-mère, l’autre a eu affaire à un frangin tripoteur comme le mien avec lequel la rupture est douloureuse, une troisième, c’est la famille du conjoint qui vit un conflit pas possible… L’inceste est un fléau massif et systémique.

Et puis j’entends parler de la CIIVISE, je vais voir le site, très très vague, mais bon tout témoignage semble bienvenu. Donc la semaine dernière, j’appelle. Je sens vite mon interlocutrice devenir très sèche jusqu’à ce qu’elle me lâche : « Il n’y a rien dans votre témoignage qui intéresse le gouvernement » et de me raccrocher quasiment au nez. Ce fut très violent. C’est de la discrimination d’Etat assumée. L’inceste est un fléau systémique, il faut une réponse systémique pour le repousser. En particulier j’estime que beaucoup d’incestes évités ne sont que des incestes déviés : ce n’est pas l’enfant qui est déstabilisé mais le parent qui s’interpose. Ni prédateur, ni victime, il est juste au milieu entre les deux ; et considéré comme un élément périphérique sans intérêt par l’Etat. Central mais périphérique. Des millions de victimes collatérales de l’inceste sont dans la souffrance, on les ignore, parler d’un scandale de santé publique ne me semble pas exagéré. En rejetant ces victimes, la CIIVISE ajoute l’absurde à l’abjecte car c’est précisément le témoignage d’une victime collatérale, fille d’un ancien ministre de la santé et des affaires sociales n’ayant d’ailleurs pas fait grand-chose sur le sujet, qui a déclenché sa mise en place… Concrètement, pour les personnes dans mon cas, je pense qu’une médiation pouvant conseiller, rassurer, voire représenter physiquement les personnes dans les processus juridiques tels que décès, succession, tutelle,… serait d’un grand secours. Et potentiellement moins coûteux que l’unique prise en charge psy…

Je vous autorise à utiliser mon témoignage comme vous l’entendez. Je suis très impliqué dans le mouvement associatif fédéral France Nature Environnement, mais les relations avec l’Etat n’ont jamais été aussi détestables, ce qui me laisse des disponibilités. Donc potentiellement je pourrais participer à un groupe de travail sur le sujet précis que je ne maîtrise que trop bien. S’opposer à l’inceste comme je l’ai fait, aujourd’hui c’est écoper de 20 à 30 ans de déstabilisation. Et bien sûr, certains vont trouver plus confortable de fermer les yeux. La bête immonde a encore de beaux jours devant elle. Très cordialement, P.L.