Je ne me souviens pas de tout. Mais je me souviens de l’odeur.
De ce silence épais, qui collait à la peau, comme une couverture sale. Je me souviens de mes bras figés. De mon souffle suspendu. De ce moment où mon corps est devenu flou, comme s’il n’était plus tout à fait à moi. Et je me souviens de la douleur. Pas seulement celle de l’âme. La douleur brute. Physique. Présente dans chaque recoin. Je me souviens du mal dans mon ventre, dans mes jambes, dans mes os. Il est encore là. Il revient la nuit, sans prévenir. Comme une empreinte ancienne, qu’on n’arrive pas à effacer. J’étais une enfant. Et j’avais confiance en lui. Je l’aimais. Avec ce cœur d’enfant grand ouvert. Avec cette tendresse naïve, sans défense, pleine. Je l’aimais vraiment. Et il s’en est servi. Je n’ai pas crié. Pas une seule fois. Parce que j’avais déjà appris que le silence était plus sûr. Que dire “non” ne changeait rien. Qu’il fallait tout ranger dans une boîte, refermer le couvercle, et sourire malgré tout. Alors j’ai rangé. Et j’ai souri.
Puis la honte est arrivée. Collante. Comme si c’était moi le problème. Comme si mon corps avait provoqué quelque chose. Comme si j’étais coupable d’avoir été touchée. On m’a volé le droit au “non”. On m’a volé cette petite voix intérieure qui crie “pars”, “protège-toi”, “ce n’est pas normal”. On m’a volé la confiance. Pas seulement en l’autre. Mais en moi. J’ai été violée. Et autour, tout le monde a fermé les yeux. Parce que le monstre ne portait pas de masque. Il avait un nom. Une voix. Un rire. Un rôle. Et moi, je n’avais qu’un corps figé. Qu’un regard éteint. Qu’une voix perdue au fond de la gorge.
Je l’écris pour ne plus me taire. Parce qu’il n’y a aucune excuse. Aucun malentendu. Aucune zone grise. Un adulte ne touche pas un enfant. Jamais. Il ne s’approprie pas ce qui ne lui appartient pas. Il ne prend pas ce qu’il ne peut pas rendre. J’ai longtemps cru que j’étais sale. Aujourd’hui, je sais que je suis sacrée. Et que c’est ce corps-là, ce corps abîmé, qui m’a portée jusqu’ici. Ce corps qui a tout encaissé. Et qui est encore debout. Je ne suis pas ce qu’on m’a fait. Je suis ce que j’ai fait après. Je suis la femme qui a ramassé les morceaux. Un par un. Parfois en larmes. Souvent en silence. Toujours avec courage. Je suis la femme qui regarde aujourd’hui l’enfant qu’elle a été et lui dit : « Ce n’est pas ta faute. Tu as été trahie, pas coupable. Tu as aimé. Et ce n’est pas ça le problème. C’est ce qu’il en a fait. » Et même si ça fait mal, je sais que poser cette vérité, c’est la libérer. C’est reprendre le pouvoir à ceux qui n’auraient jamais dû l’avoir.