Ma vie

Témoignages Publié le 11.12.2007
Ci-dessous le témoignage de ma vie. Certains le reconnaitront peut-être car j'avais déjà témoigné sur un autre site il y a quelques années.J'espère qu'il permettra à quelques-un(e)s d'entre-nous de se reconstruire plus vite...

L’enfance

Mes parents, du fait du métier de papa, déménageaient tous les 3 ans et je devais biensûr les suivre. C’est ainsi qu’à 6 ans je me suis trouvé dans un pays étranger où l’on vivait dans une petite communauté de français. J’ai réussi à me faire des amis et particulièrement un garçon de 7 ans mon aîné qui s’occupait énormément de moi et acceptait volontiers tous mes caprices. Bref, je le considérais véritablement comme mon grand frère (je suis fils unique) et nos relations n’avaient rien de malsain jusqu’au jour où tout a dérapé.
Ca s’est toujours passé dans sa chambre et je me rappelle avoir apprécié au début ses gestes tendres, ses caresses. Puis il m’a demandé des choses que je ne comprenais pas mais il m’a montré et j’ai fait. Et il m’a fait. J’avais peur de ce qu’il me demandait mais plus encore de perdre mon « frère ».
Ca s’est terminé comme ça a commencé : subitement. J’ai pensé à ce moment que j’avais mal fait quelque chose, qu’il était fâché. Son attitude avait changé vis-à-vis de moi et me sentant fautif, je n’en ai pas parlé à mes parents.
Rapidement, mes parents ont de nouveau déménager pour rentrer en France. J’ai perdu de vue mon « ami » et je pense avoir eu une enfance heureuse. L’enfance est ainsi faite : je me suis fait de nombreux amis, je jouais au ballon, je faisais du vélo et tout cela me paraissait déjà bien loin. Je l’avais presque oublié.


L’adolescence

Jusqu’à ma puberté. A l’âge où l’on comprend que son zizi peut servir à autre chose que faire pipi, mon comportement commence à changer. Quelque chose me gêne dans mon éveil sexuel mais je ne sais pas encore quoi.
Très rapidement, j’ai ma 1ère expérience sexuelle volontaire. J’apprends aussi tous les mots qui vont avec ce nouvel univers : érection, masturbation, éjaculation, fellation, sodomie, … et je comprends avec horreur que je connais déjà cela, que tous ces mots je les ai déjà vécus.
C’est un véritable raz-de-marée de sentiments qui me tombe dessus et je change radicalement. Moi qui étais spontané, ouvert et câlin, je deviens associable, je ne supporte plus le moindre contact physique et je vis à 12 ans ma 1ère dépression. Mes parents le remarquent et s’inquiètent. Je me rends compte que j’ai éveillé des soupçons et me jure de tout cacher. Je ne voulais surtout pas leur parler : j’avais trop honte et j’avais mal, terriblement mal. De plus, mes parents sont des personnes formidables mais je suis issu d’une famille où le sexe est un sujet tabou. Dans ces conditions, comment leur parler alors que j’étais moi-même incapable de mettre des mots sur ce que je ressentais ?
Bref, je me promets de tout cacher et j’y arrive tellement bien que mon entourage n’y voit que du feu. Certes, mon comportement est parfois étrange mais cela passe sur la « crise d’adolescence ». Mes résultats scolaires sont excellents (quelques remarques du genre « ne participe pas » mais c’est tout) et tout se passe dans le meilleur des mondes.
Heureusement, je fais la rencontre d’une fille extraordinaire et notre idylle bien que platonique – je n’étais plus capable d’accepter le moindre contact physique même de sa part – durera jusqu’à l’âge des mes 16 ans. Je ne lui en ai jamais parlé. J’en étais toujours incapable. Mais si je suis là encore aujourd’hui à écrire ces lignes, c’est sûrement grâce à elle.
En effet, c’est à ce moment de ma vie que j’ai été le plus bas. Je n’arrivais pas à faire face et l’idée du suicide était toujours présente. Arrêter de souffrir, avoir enfin un moment de repos. Je m’estimais comme un moins que rien mais je ne souhaitais pas finir comme un moins que rien : le suicide était une solution trop facile, trop lâche. Alors, j’ai vécu jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Et encore un jour, et encore un, et encore un… Et mon amie était là quand c’était vraiment trop dur et je me disais que cela valait peut-être le coup d’attendre demain avant de prendre une décision.
Quand elle est partie, je lui en ai voulu énormément. J’ai connu d’autres filles depuis mais jamais comme elle (peut-être l’effet 1er amour ou tout simplement parce qu’on se comprenait ?).
Bref, c’est en vivant ainsi qu’un jour je me suis retrouvé à 21 ans avec mon 1er boulot et un déni presque total de ce que j’avais vécu.


L’oubli

A 21 ans, ma vie a totalement changé : 1er boulot, nouveaux amis. Et je dois bien dire que ma vie était presque normale si j’excepte le fait de mon dégoût du contact physique. Tout contact en dehors de serrer la main ou faire la bise me faisait horreur. Alors imaginez comment j’étais si par malheur, acculé, je me retrouvais à devoir faire l’amour. Je ne savais pas comment agir, incapable de prendre la moindre initiative, incapable de distinguer l’acceptable de l’inacceptable et je le vivais plus comme un supplice qu’un plaisir.
J’ai vécu ainsi jusqu’à mes 26 ans, âge où je ne me supportais plus. J’étais toujours célibataire, incapable de garder une compagne (si mon attitude « distante » ne suffisait pas à les faire partir, je faisais tout pour qu’elles me laissent tranquilles) et mes réactions ne me convenaient pas : très peu d’estime en moi, incapable d’avoir une relation sociale normale, à moitié dépressif : bref pas le pied.
De plus, certains souvenirs ressurgissaient et j’avais de plus en plus de mal à les nier.


Le choc

C’est comme cela que, plus par curiosité que par besoin, je me suis connecté à 26 ans sur un forum semblable à celui-ci. J’ai lu longtemps et me suis rendu compte que je n’étais pas seul, que d’autres avaient subi des choses semblables et qu’ils avaient les mêmes réactions que moi. Cette découverte a tout fait ressurgir, tous les souvenirs sont revenus et tous mes sens se sont rappelés : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat, le goût. De nouveau, le raz-de-marée allait m’engloutir mais j’étais plus vieux, plus fort qu’à mes 12 ans et plus apte à faire face. Oh certes ! J’ai été en état de choc pendant 2 jours et pris de violentes crises d’angoisse puis plus rien : l’écran, l’oubli de nouveau. Je n’arrivais plus même en me forçant à me rappeler de ce que j’avais vécu. J’étais toujours choqué, épuisé mais je n’avais plus de souvenirs.
Ca a été une sonnette d’alarme : j’avais besoin de creuser et d’en parler. C’est ainsi que je suis allé voir mes parents et que pour la 1ère fois en 20 ans j’ai réussi à parler de l’inconcevable. Je l’ai fait au début plus par devoir que par besoin – je ne me rendais pas encore compte à quel point j’avais besoin d’en parler – car je souhaitais que mes parents comprennent pourquoi j’étais ainsi, pourquoi j’avais été cet adolescent distant et perturbé. Ils m’ont écouté, ils ont eu mal, ils ne se doutaient de rien et penser que j’étais tout simplement homosexuel mais que je n’osais pas le dire et m’ont proposé de voir un psy pour m’aider. Malheureusement, ils ont aussi essayé de minimiser mon mal : je ne leur en voulais pas à l’époque, j’étais déjà content qu’ils m’aiment encore.


La révélation

Je suis allé donc voir un psy. 3 séances ont suffi. Je dois dire que je suis tombé sur un psy particulièrement dangereux. Il a cherché à minimiser mon histoire et il portait un jugement sur ce que je suis, sur mes réactions. Cela aurait pu me détruire mais au contraire, j’ai ressenti quelque chose que je ne connaissais pas en moi : une colère énorme, une colère dévastatrice, une colère contre ce psy : qui était-il pour me juger ? Comment pouvait-il m’estimer faible alors que j’étais là devant lui à lui parler de mes souffrances les plus intimes ? Cette colère a été le catalyseur et j’ai commencé à écrire des pages et des pages.
Etant d’une nature scientifique, j’ai essayé de comprendre, de tout décortiquer à partir du début, pourquoi j’en étais là et ce qui m’a changé à l’adolescence. Précédemment, j’ai écrit qu’à 12 ans un raz-de-marée de sentiments m’est tombé dessus, que j’étais incapable de mettre des mots sur ce que je ressentais. Aujourd’hui, je le peux.
- La souillure : le corps a une mémoire et il nous la fait partager à travers nos sens avec une violence inouïe. C’est ce qui provoque mes crises d’angoisse. Cela peut aller jusqu’à l’épuisement quand ce « souvenir » se fait de manière continue. Je redeviens tout à coup le petit garçon que j’étais, aussi faible et sans défense et je ressens de nouveau mon « frère » me toucher, me tripoter. Tous mes sens me font revivre à l’infini ces traumatismes et je suis convaincu que mon dégoût du contact physique vient de ce sentiment de souillure.
- La trahison : je considérais mon ami comme un frère et j’avais une confiance aveugle en lui. Tout ce qu’il me disait ou me faisait ne pouvait être que bien. Quand j’ai compris qu’il avait eu du plaisir sexuel avec moi, tous ses gestes ont pris une connotation nouvelle. Je me suis senti trompé, trahi au plus haut point. De plus, mon « ami » était un adulte pour moi – il avait 7 ans de plus – et donc détenait la vérité. Si mon meilleur ami, un adulte de surcroît, pouvait me trahir ainsi, personne ne mérite ma confiance. Le monde extérieur est une jungle dangereuse et je ne peux me fier à personne. C’est ainsi que mon asociabilité est venue. Pas question de s’attacher. Et si par hasard, je m’attache un peu et que je suis déçu par une personne, je le vis comme un drame.
- La honte : biensûr que j’avais honte. Regardez-nous encore à nous cacher derrière des pseudos pour parler de nos souffrances. Les victimes n’ont pas le droit de parler. Cela dérange notre société. Quand on parle de pédophilie dans les médias, on parle toujours de l’agresseur mais jamais du ressenti des victimes. Tant que la société n’ouvrira pas les yeux face à ce fléau, nous serons obligés de vivre dans cette honte. Il n’y a rien de honteux d’être victime d’une attaque à main armée ou d’un accident de la route. Il en est tout autrement quand on est victime d’un crime sexuel. Alors si aujourd’hui j’ai encore du mal en parler, imaginez ce que cela pouvait être adolescent.
- La faiblesse : le fait d’avoir laissé faire. Cela a commencé quand il a voulu et ça s’est terminé quand il a voulu. Jamais je n’ai su dire NON. De plus, je n’arrivais pas adolescent à faire face à tout ça : j’étais décidemment bien faible ! Depuis ce temps, je tiens à tout contrôler et diriger.
- La culpabilité : je me sentais coupable car acteur. J’ai fait des choses pour lui. Certes parce qu’il me le demandait. Parce qu’aussi j’étais content de l’attention qu’il me portait et du fait que l’on faisait quelque chose de « spécial » ensemble. Oui, mais je l’ai fait. Pire que tout, j’ai aimé ses caresses et j’ai apprécié ses gestes et mots tendres tant que cela s’arrêtait à des attouchements. J’ai pris du plaisir. Comment ai-je pu prendre du plaisir à ces actes ignobles ? COMMENT ? Je pense sincèrement que le pire des cauchemars est quand l’agresseur donne du plaisir à sa victime. Cela bousille tous les repères et marque profondément son âme. Ne restent ensuite que la confusion et le chaos. Ai-je vraiment été agressé ? Suis-je vraiment victime ? Je sais que certains plaisirs sont purement mécaniques mais cela réconforte peu. De ce sentiment me venait le peu d’estime pour ma personne.

Une fois que j’ai réussi à mettre des mots sur mes sentiments passés et actuels, je me suis rendu compte que pour survivre, j’avais mis en place des murs pour me protéger et plus que les actes de pédophilie que j’avais subis, ce sont ces murs qui m’empêchaient de vivre. Je devais absolument tout réapprendre pour pouvoir vivre et dieu sait qu’il est difficile de supprimer des mécanismes de protection installés depuis plus de 15 ans.
Le problème n’était donc plus les actes de pédophilie mais moi. Arrêter ce cercle de victimisation. Ouvrir de nouvelles voies. Je me suis donc maudit pour ce que je suis et je suis tombé de nouveau dans mes travers. On ne choisit pas de mettre des protections, on les met car sinon on meurt. C’est seulement maintenant que je suis prêt à faire face et à jeter un nez à l’extérieur, prêt à prendre des risques. Et là, je me rends compte que je suis resté comme cet adolescent de 12 ans : aussi fragile et inexpérimenté de la vie. Tout à apprendre : la relation avec les gens, la confiance en mes moyens. J’ai 15 ans de retard et je ne suis pas particulièrement bon élève. Et puis, c’est tellement facile dès qu’on est fatigué ou tout simplement qu’on n’a pas envi de faire d’efforts de se cacher de nouveau derrière ses anciennes murailles…


Et maintenant ?

Maintenant, j’ai 27 ans et je me demande un peu où j’en suis.
Depuis que j’ai enfin d’accepter de voir les choses en face, j’ai l’impression de construire. Je suis pourtant toujours seul mais je commence à m’accepter (il était temps !). Je pense que c’est une bonne base pour pouvoir vraiment aimer quelqu’un d’autre et vivre heureux.
Certes, le contact physique m’est encore douloureux, j’ai toujours du mal à faire confiance et chaque déception (amicale ou amoureuse) reste un drame mais je me suis débarrassé pour de bon de mes sentiments de honte, faiblesse et culpabilité.
Mon apprentissage avance lentement et je me fais parfois l’impression d’être un gamin de 13 ans qui découvre la vie : je découvre les gens, je m’essaye à mes premiers flirts (que je suis gauche !) et j’essaye de me réapproprier mon corps.
Je regrette simplement que les seuls proches à qui j’ai pu parler – mes parents – soient des adeptes du mur du silence. J’aurais tellement besoin qu’ils m’écoutent...
En outre, je me pose toujours la question si mon « ami » m’aimait vraiment ou si tout le temps qu’il avait passé avec moi n’avait eu pour unique but que d’assouvir ses pulsions. Si tout était étudié froidement pour que moi, un petit garçon de 6 ans, je tombe dans son piège. Ou si une petite parcelle de l’amour que j’avais ressenti était vraie. Cela m’amène aujourd’hui à me poser beaucoup de questions sur les pédophiles et un vrai besoin de comprendre.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout.