Yeux bleus

Témoignages Publié le 13.01.2018

Yeux bleus

Voici le déroulement de mon histoire. C'est long, merci pour les courageux qui liront ! Et encore, je résume Sourire

Je suis un homme de 39 ans et j'ai grandi dans un milieu privilégié, intellectuel et j'ai toujours eu conscience de la chance que j'avais eue par rapport à beaucoup d'autres personnes. Jamais je n'ai osé me plaindre. J'ai fait des études universitaires, j’ai une belle fonction dans une grande entreprise et je suis père de trois enfants adorables. Mais j'ai aussi toujours eu conscience de l'atmosphère insupportable et malsaine dans laquelle j'ai grandi : des cris en permanence, un père absent et en prise à des crise de nerfs presque quotidiennes, une haine démesurée de ma mère envers mon père avec des critiques permanentes et un frère qui a pris la place de mon père et qui a passé son enfance à me dominer et à me contrôler sous l'approbation de ma mère qui l'avait pris pour confident. Et moi, comme je n'étais pas dans son "camp", eh bien j'étais donc un ennemi. Déjà de quoi devenir dingue. Pas d'amour, pas d'affection, des hurlements, de la manipulation, du chantage affectif, de la haine, de l'instrumentalisation, bref, que du bonheur. A 19 ans j'ai donc fui avec soulagement et insouciance  cet enfer en me disant que j'étais libre. Enfin! Bye bye l'horreur et welcome la vie d'adulte ! Celle que je vais me construire ! J'écris même une lettre à mes parents pour leur expliquer que, merci pour tout, mais vu la dynamique malsaine qu'ils m'ont offert, leur petits jeux ne m'intéressent plus. Aucune réponse évidemment.

Suivent des années d’insouciance, de belles amitiés mais aussi de défonce totale. Un truc dans ma cervelle ne fonctionne pas. Le traitement de l'information et ma mémoire ne fonctionnent plus du tout. Plus de notion du temps par exemple. Bah, trop d'alcool et de joints sans doute. S'ensuivent 2 années d'échecs et je termine quand même ces satanées études avec difficulté alors que l'école a toujours été une blague pour moi tellement c'était facile. Mon principal sujet de déprime: les filles. Désert affectif complet. Complètement inapte de ce côté-là. Une panique énorme et complètement irrationnelle m'envahit à chaque fois.  J'abandonne ce terrain mais je rencontre quand même ma future femme. Et là, ma cervelle commence à me jouer des tours. Pourquoi ses yeux bleus me font ils peurs ? Pourquoi je crois que c'est un homme après avoir fait l'amour ? Je vois bien que c'est une femme, alors pourquoi mon cerveau me dit "méfie-toi de cet homme ?" Pourquoi ai-je envie de me suicider après l’acte ? J'aurais dû consulter à ce moment-là. Je ne l'ai pas fait. J'ai fait ce que j'avais appris à faire de mieux : laisse le temps passer et faire comme si ça n'existe pas. Et ça a fonctionné une fois de plus, ces malaises sont passés.

Et puis la vie continue, boulot, enfants et qui dit enfants dit famille et on se dit qu'ils doivent avoir une bonne relation avec leur grands parents. Je choisis mon frère comme parrain de mon fils et j'ai bon espoir qu'avec le temps, les angles se sont arrondis et tout va bien se passer. J'avais vraiment bien oublié. Le piège vicieux reprend place.

Moi, je me sens de moins en moins bien. Crises d'angoisse, douleurs insupportables la nuit, pulsions suicidaires de plus en plus violentes, prises de risque de plus en plus fréquente (du style rouler mort bourré à contresens à fond la caisse sur une nationale… Je n’en suis pas fier). Bref, c'est reparti pour une phase pénible comme j'en ai souvent eu dans le passé. Ça passera. Ça passe toujours.

Et puis, boum. Choc émotionnel. Ma petite amie d'adolescence reprend contact avec moi (eh oui, une fille avait été suffisamment inconsciente pour s’intéresser à moi quand j’avais 16 ans). Les sensations des premiers flirts reviennent et je laisse le plaisir (inconnu de moi pensais-je) m'envahir. Je baisse ma garde. Et là les flashbacks ont commencé. Je vois mon frère en train de se masturber sur moi quand j’avais 11 ans dans une chambre d’hôtel. Je me vois beaucoup plus jeune dans une chambre. Je vois un prêtre qui me dit de me taire sinon je serai renvoyé de l'école et que mon père perdrait son travail. Les sensations physiques, les sons, les images, les émotions reviennent d'un coup. C'est trop vrai. Trop de détails sont vérifiables. Soit c'est vraiment vrai et il faut que je consulte car c'est vraiment glauque, soit c'est faux et mon cerveau déraille définitivement et il faut que je consulte. Bref, la conclusion est la même,  je consulte. Et là je déballe tous mes malaises, méthodiquement, je m'en remets à un expert. Les douleurs anales nocturnes insupportables, ma cervelle qui me joue des tours, mes angoisses d'être surveillé, mes masturbations compulsives, bref, tous les trucs que j'estimais inavouables et que je gardais pour moi de peur d’être pris pour un fou. Le diagnostic est clair : stress post-traumatique et sûrement de nature sexuelle. Je n'y crois pas. Certes, mon frère s'est masturbé sur moi, mais il n'y a pas de quoi être traumatisé. N’empêche, le malaise grandit : nausées, sensations de mort imminente, etc… Et la machine des souvenirs continue. Je prends un congé maladie de deux semaines car je n’arrive plus à me concentrer sur mon travail. C’est quoi cette période bizarre qui a duré plusieurs années où je m’endors en pleurant et où je débranche volontairement mon cerveau et je sors de mon corps lorsque mes parents nous laissaient seuls à la maison en nous enfermant « pour notre sécurité » et en laissant la clef à mon frère ? Pourquoi ces rêves très réels où je m’envole très haut ? Pourquoi cette surprise d’être en vie le matin, mélange ambivalent de soulagement et de désespoir ? L’amnésie traumatique existe donc vraiment et j’en suis victime. Jamais je n’aurais cru ça possible. Et puis une nuit dans une chambre d’hôtel lors d’un voyage professionnel, placé au même endroit sur le lit double, la scène me revient. Je me réveille dans cette même chambre d’hôtel quand j’avais 11 ans avec une douleur atroce à l’anus et je cours aux toilettes. Ça saigne abondamment. Je pleure beaucoup et j’ai peur de mourir. La cuvette est écarlate. Le détail qui tue : il n’y a pas assez de papier toilette pour éponger tout le sang. Et là, mon frère me regarde avec son regard d’acier et ses yeux bleus sans aucune émotion et me dit de me taire. Ma mère frappe à la porte pour demander pourquoi je pleure mais mon frère n’ouvre pas. Je me réveille le lendemain, prends une douche, nettoie le sang qui se dilue dans l’eau et quand je reviens dans la chambre, je vois mon frère qui fouille dans mon sac, prend mon pyjama ensanglanté et me dit en me regardant froidement « ça je m’en débarrasse ». Mystère résolu pour ma peur des yeux bleus et les douleurs anales qui me font passer tant de nuits blanches. Ce salaud m’a violé pendant mon sommeil, m’a déchiré l’anus et m’a laissé saigner sans appeler d’aide en me regardant avec ses yeux froids de détraqué. Et personne n’est venu me demander le lendemain pourquoi j’avais tant pleuré la nuit.

S’ensuit une période de plusieurs mois de grande peur (la peur que j’ai ressenti à l’époque sans doute), de violents désirs de vengeance, alternant avec de fortes pensées suicidaires. Heureusement, j’ai su ne pas passer à l’acte. Les fait divers dans les journaux n’ont plus de mystère pour moi non plus, il y a toujours une cause, même refoulée dans l’inconscient des agresseurs.

Cette phase passée, j’ai voulu le confronter pour lui dire que je me rappelais de ce qu’il m’a fait et que je ne suis pas d’accord. Ce salaud a trois enfants et je veux qu’il sache que je l’ai à l’œil. Je provoque donc une rencontre et lui déballe les faits. Il commence par nier et joue le surpris (il est très bon comédien) et puis suite à une longue conversation où il vérifie l’étendue de mes souvenirs, il finit par prendre la posture suivante : je ne me rappelle de rien, mais si c’est vrai, c’était vraiment pervers et je m’excuse. Ce sont des aveux. Je lui dis que c’est la dernière fois qu’il me verra mais que je le surveille de près et il me répond « tu reviendras, car tu as besoin de moi pour résoudre ton problème » ! C’est moi qui ai un problème, je rêve ! Il m’explique de long en large aussi que sa femme a subi des abus et qu’il l’aide dans sa démarche de pardon avec ses agresseurs. En plus de monopoliser la discussion sur son couple et se présenter comme un grand expert de la question des abus sexuels, ce malade n’a pas hésité à se trouver une nouvelle victime, qu’il appelle par mon prénom quand il l’engueule d’ailleurs, et se présente comme un sauveur. Mon psy dit que c’est de la haute voltige et qu’il a choisi son chemin de rédemption. J’ai sa femme au téléphone qui n’a pas l’air de saisir la gravité de la situation et me dit que mon frère est irréprochable à la maison.

Ensuite je provoque une rencontre avec mes parents pour leur expliquer l’histoire. Aucune émotion de leur côté. La discussion me laisse un mauvais goût dans la bouche : jusqu’à quel point savaient-ils ? Combien d’années cela a-t-il duré ? Parmi les perles dites lors de cette discussion « tu comprends, nous avons 2 fils et nous aimons ton frère ». Ok, mais passer par la case indignation aurait paru normal. Ou encore « et quand tu étais plus jeune, as-tu des souvenirs ? » Pourquoi, y a-t-il d’autres choses que vous voulez me dire ? « Non, non, rien du tout ». Ou mon père qui me dit « mon propre père a abusé de moi psychologiquement mais jamais sexuellement ». Pourquoi me fournir cette information ? Il a été frappant de voir aussi comme mon frère et ma mère sont exactement les mêmes. Elle l’a façonné à son image, c’est un réel cas psychologique, c’est terrifiant. Je leur dit que leur réaction n’est pas acceptable, j’essaye quand même de garder contact avec mon père (qui est le seul à m’avoir quand même demandé comment j’allais) et il me rejette en me disant qu’il a une femme et qu’entre sa femme et son fils, il choisit sa femme. Ah bon ? Le problème se présente sous cet angle-là ? Il a quand même conscience des différences entre sa femme et son enfant, non ? Bref, ils sont trop tarés, je coupe les ponts. Je dois protéger mes enfants de ces personnes malsaines.

Ensuite je fais des dépositions à la police : tout est prescrit. J’informe les associations de protection de l’enfance : il y a ici un violeur multirécidiviste père de trois enfants dont je suis visiblement le seul à connaître la vraie identité, que peut-on faire, j’estime que j’ai une responsabilité de faire quelque chose : rien Monsieur, vous êtes bien le premier à nous contacter pour un cas pareil. Avez-vous des preuves ? Nous ne travaillons pas de manière préventive. Je dois donc me résigner à laisser 3 enfants innocents aux mains d’un malade sexuel. Ni sa femme, ni mes parents, ni la justice, ni les associations de protection de l’enfance ne feront quoi que ce soit. Je pourrais me dire que j’ai fait mon maximum mais je m’apprête à avoir une discussion très pénible avec ses enfants dans une quinzaine d’années. Rien ne dit qu’il va s’en prendre à eux, mais comment l’exclure ?

Voilà où j’en suis. Je ne sais toujours pas qui était avec moi dans cette chambre quand j’avais 6 ans. C’était quelqu’un de très familier. Je ne sais toujours pas pourquoi ce prêtre m’a menacé quand j’avais 8 ans et ce que je faisais dans sa chambre où il était logé dans ce collège Jésuite. C’est épuisant de se dire que cette bombe à retardement pourrait exploser un jour. C’est beaucoup trop dur à vivre. Et surtout, je ne cesse de m’inquiéter pour mes neveux et nièces qui vont se construire avec un malade comme père.

Mais je n’ai plus envie de mourir. Je serai là pour élever mes enfants et je vais tout faire pour rendre ma femme heureuse. D’ailleurs elle en a marre de mes histoires qui durent depuis 1 an et j’ai vite intérêt à être capable de lui témoigner de l’affection et d’avoir des rapports sexuels avec elle avant de me faire jeter. J’ai donc décidé d’arrêter de l’ennuyer avec tout ça. Et j’arriverai un jour à ressentir du bonheur même si ce voyage dans les méandres de ma cervelle et de la noirceur humaine m’a ôté le peu d’illusion sur la magie qui nous donne cette impression d’être aux commandes et de posséder un libre arbitre.

Merci aux courageux qui auront lu jusqu’au bout, merci de vos réactions qui je suis sûr vont m’aider et courage à tous dans votre reconstruction !

Nous en parlons
N
NicolasG
Publié le 24.10.2018
Inscrit il y a 3 ans / Nouveau / Membre

Bonjour,

Je ressens beaucoup de similitudes avec ton histoire, je pense qu'avant le violeur ton frère a été victime également. Evidemment ce prêtre a eu un rôle... et peut être d'autres proche. Je te trouve très combatif et surtout très solide bravo. Moi aussi j'ai tenté d'empêcher (mon père) de violer les enfants de mon frère, je n'ai rien pu faire et je leur donne rendez vous dans 15 ans ils finiront très mal,

I
I.viviani
Publié le 18.10.2018
Inscrit il y a 3 ans / Nouveau / Membre

Bonjour,

Il me semble que vous êtes en bonne voie/voix puisque vous êtes accompagné d'un thérapeute dans ce chemin de croix nécessaire pour se souvenir, se reconstruire, et mettre un terme à la ronde infernale de la répétition.
Un inceste, ici adelphique, est toujours ancré dans la transgénérationnalité d'un terrain familial abîmé sur plusieurs générations... L'inceste est toujours un secret de Polichinelle.... Le film Festen est très édifiant sur le mode de fonctionnement de ces familles dysfonctionnelles avec le déni et les clivages qui vont avec.
Bon courage vers votre rédemption

S
So
Publié le 21.09.2018
Inscrit il y a 3 ans / Débutant / Membre

Merci pour ton témoignage boulversant.Bravo pour ton courage et ton sens des responsabilités envers les potentiels "suivants". Le contraste entre ta sensibilité, ton intelligence et l'inhumanité de ta famille est saisissant. Des fois, je me demande où les survivants vont trouver toutes ces ressources vu le terreau pourri qui nous a vu naître! Toutes mes pensées t'accompagnent :-)