Inceste: le combat d'une mère pour protéger sa fille

Actualités Publié le 02.09.2017


Son livre-témoignage "Des Larmes et de la Colère" est publié cette année chez 7écrit. Nous avons interrogé Nelly Drieu, bénévole de l'AIVI, à propos de son livre et de son parcours.

Votre livre décrit un "parcours du combattant" devant la justice pour protéger votre fille de 2003 à 2006. Aujourd'hui, 10 ans plus tard, quel sentiment domine quand vous repensez à cette période de votre vie ?

C'est encore la colère qui domine car notre justice n'est pas conçue pour défendre et accompagner les victimes. Leslie a subi des viols répétés par son père alors qu'elle était âgée 6 à 10 ans. Selon la loi française lorsqu'il y a pénétration c'est un viol. Mais nous avons été victimes de la "correctionnalisation", une pratique illégale qui transforme le viol en agression sexuelle. Le père de Leslie a été condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme. Toutes les personnes venues assister au procès et nous soutenir étaient stupéfaites par ce verdict si peu en rapport avec la gravité des faits et de leurs conséquences énormes sur la santé de Leslie. Finalement son père n'a purgé qu'une peine de 7 mois. Pour des viols répétés sur une enfant de moins de 10 ans !

Pourtant vous avez eu relativement "de la chance" car Leslie fait partie des 2% de victimes de viols qui parviennent à obtenir une condamnation de leur agresseur.

Oui, c'est vrai, d'une certaine façon. La personne à qui Leslie a parlé en premier, et qui travaille pour l'éducation nationale, a bien réagi. Une assistante sociale m'a convoqué immédiatement et m'a informé que même si je ne portais pas plainte, elle était obligée par la loi de faire un signalement au procureur. Elle a pris rendez-vous pour moi à la brigade des mineurs.

À ce moment-là vous écrivez "je décide de porter plainte au nom de famille, même si je sais que, plainte ou pas plainte, ma fille m'en voudra". Comment expliquez-vous qu'elle soit en colère contre vous alors que vous la protégez ?

Ma fille se sentait peut-être coupable d'envoyer son père en prison (bien sûr elle n'est coupable de rien c'est lui-même qui s'y est envoyé en agissant de la sorte !). Elle s'est sentie trahie car la personne à qui elle a parlé en premier l'a répété à d'autres. C'était très douloureux et très difficile pour elle d'en parler. Il a fallu qu'elle raconte tout en détail devant la police, qu'elle subisse un examen par un expert gynécologue, puis une confrontation avec son père, et ce n'était que le début d'un vrai parcours du combattant ! En parlant, elle voulait juste se décharger un peu de son fardeau, et ne pensait pas que ça irait aussi loin. Aujourd'hui ça va mieux, nous sommes redevenues très proches, mais c'était une vraie guerre pendant 2 ans et demi.

Comment s'est passée l'audition à la brigade des mineurs ?

Nous avons eu la chance de rencontrer des fonctionnaires de police humains et patients, qui ont dit à Leslie "nous te croyons" et ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour la mettre en confiance, mais aussi pour monter un dossier solide. C'était très éprouvant pour nous deux, il a fallu y retourner plusieurs fois, y compris pour une confrontation avec son père qui a reconnu les faits.

Le grand frère de Leslie, qui a été lui aussi agressé sexuellement par son père, n'a pas encore porté plainte à ce jour. Pourquoi, selon vous ?

Peut-être n'avait-il pas la force ni la motivation pour se lancer dans un long combat judiciaire, peut-être voulait-il fuir et oublier cette horrible période de sa vie. Mais il a accepté de témoigner pour le procès de Leslie.

Est-il vrai que vous avez dû changer le numéro de téléphone de Leslie ?

Oui car la compagne de son père nous harcelait au téléphone et par textos. 

Pourquoi le père de Leslie qui avait avoué les viols incestueux pendant la garde à vue, n'a pas été placé en détention préventive ?

Je ne sais pas. Les policiers m'ont dit que le dossier était impeccable. Il a simplement été mis sous contrôle judiciaire avec interdiction de s'approcher de Leslie et de la contacter.

Ensuite, Leslie a du retourner une nouvelle fois à la brigade des mineurs ?

Oui, car elle n'avait pas tout dit lors de la première audition.

La compagne de votre ex-mari n'a jamais été inquiétée par la justice ?

Non, alors que vraisemblablement elle savait tout et n'a rien fait pour protéger Leslie.

L'étape suivante était l'audition devant le juge d'instruction ?

Oui, et il y a eu aussi le juge aux affaires familiales

Au total, quel délai entre le dépôt de plainte et le procès ?

Du 1er avril 2003 au 11 janvier 2005, un an et 8 mois. Il paraît que c'est plutôt rapide !

Procès qui a donc eu lieu en correctionnelle et non aux assises ?

C'est ce qu'a décidé le juge d'instruction, bien qu'il s'agisse de viols et non de simples agressions sexuelles.

Mais après la condamnation du père en correctionnelle, le parcours du combattant n'était pas terminé ?

Non il y eut encore le juge d'application des peines et la commission d'indemnisation des victimes. L'agresseur n'a commencé à purger sa peine de prison qu'un an après le procès, et il est ressorti au bout de 7 mois.

Quels sont les conseils que vous donneriez aux mères qui s'engagent dans un combat judiciaire pour leur enfant ?

  • - Ne rien lâcher, persévérer quoi qu'il arrive
  • - Ne pas hésiter à en parler autour de soi. C'est à l'agresseur d'avoir honte et non à la victime !
  • - Ne pas rester isolé, ne pas hésiter à demander de l'aide et du soutien. Il y avait 14 personnes au procès de Leslie, qui ont pris un jour de congé et ont fait le déplacement pour la soutenir.

Quels sont les obstacles selon vous pour les parents protecteurs de victimes d'inceste ?

  • - la lenteur des procédures
  • - la complexité du système judiciaire
  • - la relation avec l'enfant victime qui est en grande souffrance, ce qui se traduit par des comportements destructeurs (colères, auto-mutilations, anorexie, fugues)
  • - il faut également arriver à gérer nos propres émotions (colère, tristesse, révolte, découragement)
  • - ça demande beaucoup de temps et d'énergie, il vaut mieux avoir des collègues de travail et un patron compréhensifs.

Pensez-vous malgré ces difficultés avoir fait les bons choix ?

J'ai fait de mon mieux pour protéger ma fille, avec l'aide et le soutien de nombreux amis. Il y a eu des moments très difficiles mais je ne regrette rien. Aujourd'hui nous avons tourné la page toutes les deux, et j'espère que mon témoignage pourra aider d'autres personnes.

Nelly Drieu

 

Des larmes et la colère (7écrit)

Nous en parlons
L
laetitiare
Publié le 01.10.2017
Inscrit il y a 10 ans / Actif / Membre

Bravo pour ce parcours si difficile de combattantes, total respect :lol: