Les Douze travaux et le Lutin (livre-témoignage)

Actualités Publié le 30.08.2018

 

Un nouveau livre-témoignage de l'une de nos bénévoles qui raconte comment elle a surmonté le traumatisme, pourquoi elle s'est engagée à l'AIVI, et quel sens elle donne à son parcours dont beaucoup d'entre nous reconnaîtront des éléments. 

Virginie

Bonjour Armelle. Nous nous rencontrons aujourd’hui pour l’interview à l’occasion de la sortie de votre livre « les Douze travaux et le Lutin ».  Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce récit ? 

Armelle

Un message d’espoir. J’ai mis beaucoup de temps, un peu plus de 12 ans à comprendre ce qui m’était arrivé. Dans ce cheminement personnel, j’ai été finalement très seule. Cela fait un peu plus d’un an que j’y pense, je me suis dit que ce que j’avais traversé pouvait peut-être aider d’autres personnes et notamment des personnes qui se posaient encore la question de savoir quel était le sens de leur vie. Pourquoi est-ce qu’elles étaient là et pourquoi est-ce qu’elles vivaient les choses comme elles les vivaient avec ce sentiment de « ne pas être comme les autres ».

Virginie

Pour illustrer votre évolution de "victime" à "survivante" de l'inceste, vous choisissez un parallèle avec l'épopée des 12 travaux d'Hercule. Pourquoi ce choix ?

Armelle

Au début j’avais pensé à un fil conducteur du roman avec 10 travaux. J’avais 10 idées en tête. J’ai été un peu déçue quand j’ai vu qu’il y avait 12 travaux d’Hercule. Puis j’ai découvert qu’il y avait initialement bien 10 travaux, Eurysthée lui en a refusé deux. Finalement ça a bien collé à mon plan et à ce que je voulais dérouler. Je voulais aussi un peu sublimer cette histoire, ce témoignage personnel au travers d’un mythe qui prendrait un autre sens mais toujours sous la note du courage et de la force.  

Virginie

Au travers du Travail 4, la Biche de Cérynie, vous soulignez l'importance de s'entourer des bonnes personnes. Quelles sont pour vous les rencontres qui vous ont le plus aidé à avancer ?

Armelle

Je parle beaucoup du lutin, je ne veux pas en dire trop… Il y a eu bien sûr une personne très proche qui était ma cousine. Elle m’a ouvert les yeux sur ce qui me faisait du mal. Quand on subit un inceste, ce n’est pas facile de trouver des appuis sincères qui vous aident. J’ai eu la chance d’avoir ma cousine. Puis j’ai eu quelques amis très proches qui ont vraiment écouté avec empathie mon histoire et qui ont été présents pour moi. Ils m’ont donné l’envie de continuer. Il y a eu également mon psychiatre avec lequel j’ai entamé une démarche et ou petit à petit je me suis confrontée à des choses cachées en moi. Cela m’a aidé à réduire cette rage dont je parle dans le livre. Enfin, c’est un grand mot mais l’amour a fait aussi beaucoup. Se sentir aimée pour ce qu’on est, c’est la plus grande des forces en plus de tout le reste. Mon mari Cédric est un moteur de vie dans mon quotidien.

Virginie

Qu'est ce qui dans votre développement personnel vous a donné l'envie d'écrire et de porter ce message ?  

Armelle

C’est venu finalement comme un pallier de vie. Il y a l’adolescence, le début de l’âge adulte. Puis il y a un moment où en passant de victime à survivant, j’ai eu envie de transmettre. Le fait de devenir maman a peut-être aussi contribué à cette envie. Comme si je tournais une page. J’avais envie d’aller plus loin que ce que je faisais dans l’association. Je ne sais pas vraiment l’expliquer, c’est venu au fil de l’eau. Jung disait que devenir parent, c’est abandonner l’enfant qu’il y a en nous. Il y a peut-être un peu de cela.

Virginie

Vous avez parlé d’une association, de quelle association s’agit-il ?

Armelle

Il s’agit de Face à l'inceste , association internationale des victimes d’inceste. Je parle dans le travail 2 du fait de reconnaître son combat, le mal qui nous a occupé pendant des années pour donner un sens à sa vie. Mon mal a été de vivre ces violences sexuelles au sein de la famille. Au début bénévole en tant que rédactrice et traductrice, j’ai voulu m’engager plus en entrant au comité d’administration et en développant un pôle de recherches. C’est une association qui m’a aidée depuis ces cinq dernières années à comprendre ce que je vivais en confrontant mon histoire à d’autres histoires. Parce que je crois que le plus difficile lorsqu’on vit des traumatismes d’enfance c’est la solitude. L’association m’a permis de sortir de la solitude. 

Virginie

Dans le Travail 8, La ceinture d'Hyppolyte, vous écrivez : "Notre besoin de réparation ne sera probablement pas comblé ni par la justice, ni par le repenti de nos offenseurs. Il le sera par ce que nous allons construire pour nous et pour le monde, ici et maintenant. " Pouvez-vous développer ?

Armelle

La justice et le repenti des offenseurs peuvent amener des choses. Mais je pense qu’une fois qu’on a fait le travail sur nous-mêmes de comprendre pourquoi est-ce qu’on a eu besoin de nous faire du mal pour gérer nos émotions, le plus important est essayer de construire des choses, entreprendre des projets, créer une famille et essayer d’être le plus authentique possible avec les autres et avec nous-mêmes.  Pour que la vie et non la survie s’installe. 

Virginie

Pensez-vous que finalement la justice actuelle est inadaptée au crime de l'inceste ?

Armelle

Oui, pour plusieurs raisons. On y travaille beaucoup avec Isabelle Aubry, présidente de Face à l'inceste et les bénévoles. La première raison c’est qu’aujourd’hui il n’existe pas de crime de l’inceste dans notre code pénal. Ce crime a ses propres caractéristiques du fait du contexte familial qui le définit. L’agresseur a une autorité sur l’enfant qui change complètement la donne dans le cadre d’une agression ou d’un crime sexuel puisque l’enfant va être enfermé dans un secret qui est parfois préservé non seulement par l’agresseur mais également par toute la famille. Il est donc délaissé. Finalement la justice va peut-être intervenir sur un point, l’agression ou le viol, mais elle ne va pas intervenir sur l’impact réel du silence et de la honte. L’enfant quand il a 4, 5 ans moi c’était 7 ans, ne se rend pas compte sur le moment. Ce n’est qu’après, en se développant, voire arrivé à l’âge adulte qu’il aura toutes ces images en tête qui vont lui revenir. Il ne va pas comprendre ce qui lui arrive. Aujourd’hui notre justice n’est pas adaptée pour la reconnaissance de ce préjudice subi.

De plus, notre législation actuelle prévoit toujours l’obligation de prouver que l’enfant n’était pas consentant pour que le délit ou le crime soit qualifié. Un enfant par essence obéit à ses parents ou aux personnes qui en ont la charge. Ce n’est pas dans la « nature » des choses qu’il se défende lui-même. 

Virginie

Malgré les sérieuses difficultés que vous avez rencontrées : comportement anorexique, alcoolisme, vous avez toutefois déployé une énergie considérable pour la construction de votre carrière.

Vous évoquiez notamment avoir pris des cours du soir de droit et avoir été la plus jeune élève de ce cours. Vous aviez alors 14 ans. Comment expliquer vous cette force/ce désir de réussite malgré votre passé et vos difficultés ?

Armelle 

Je n’en ai aucune idée ! Cette force, c’est un tout entre l’inné et l’acquis qui m’a accompagnée. Je ne sais pas s’il y a un pourquoi. C’était peut-être par fierté. Je recherchais l’amour et la reconnaissance, je voulais réussir et en même temps je comblais un vide. Peut-être ai-je fait aussi du droit inconsciemment pour assouvir un désir de justice.

Virginie

Vous parlez dans votre essai d'avoir entamé une carrière de chanteuse. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Armelle

Cela remonte un peu maintenant. J’ai toujours adoré chanter, c’était mon passe-temps quand j’étais petite. Je m’enfermais dans ma chambre et je découpais les dernières pages des Starclub, celles où il y avait des paroles de chanson. J’avais gagné une chaine hifi à 12 ans. Je chantais sur les CD. Puis après j’ai pris des cours de chant lyrique, puis des cours de jazz. Quand je suis arrivée à Paris, après mes études, j’ai eu envie finalement de tenter ma chance, de trouver un groupe, de commencer à faire des reprises et des concerts. J’ai trouvé un groupe qui s’appelait les 3rd lucky, la troisième chance. Je suis toujours en contact d’ailleurs avec la batteuse de ce groupe qui est devenue une grande amie. On a commencé à faire des concerts, on a fait les fêtes de la musique quelques petits bars.

Puis nos propres compos au bout d’un an demi. Le groupe s’est dissout. J’ai rencontré d’autres musiciens avec un projet plus folk et un guitariste très doué qui faisait ses propres compositions et travaillait avec un label indépendant. On a fait une maquette, quelques bars à Paris, des scènes ouvertes. Pendant 5 à 6 ans j’ai navigué dans ce petit monde de la musique avec l’espoir d’être connue (sourire). Je crois ce que j’en ai retiré ce sont des bons moments et la découverte d’un univers passionnant.

Virginie

Vous étiez chanteuse à plein temps ?

Armelle

Non ! Je faisais cela à côté de mon métier. Je pense qu’il est très dur de vivre de la musique aujourd’hui et puis même quand vous faites des concerts, les cachets sont minces, les maquettes demandent de l’argent sauf si vous rencontrez un musicien qui a déjà son matériel. Je ne pouvais pas en vivre. J’avais mon travail à plein temps. On répétait le soir parfois à deux heures de chez moi, deux à trois fois par semaine et on faisait les concerts et les maquettes le week-end. 

Virginie

Qu’est-ce que vous faisiez comme travail ?

Armelle

A l’époque je travaillais chez JCDecaux, j’étais responsable juridique au service des appels d’offres. Après je suis passée ingénieur d’affaires sur un poste associant le commerce et le juridique. Puis j’ai monté mon entreprise pour coacher les dirigeants de PME dans leur développement auprès du secteur public. Après j’ai acheté mon appartement, je suis redevenue salariée et j’ai commencé ma carrière dans le digital. Cela fait 10 ans maintenant, je suis restée dans le digital et le développement commercial international.

Virginie 

Revenons à votre livre…

A la fin de votre essai, vous nous expliquez la réelle nature de votre "lutin", qui représente la voix de l'espoir et la pulsion de vie, présent tout le long de votre périple de survivante. Quel conseil donneriez-vous aux personnes qui n'ont pas trouvé leur "lutin" ?


Armelle

Ce lutin c’est la part d’enfant qui est en nous, c’est la part de vie qui nous a été enlevée petit. Encore une fois je parle de l’inceste dans mon livre mais il n’y a pas que l’inceste. Il y a tout ce qui va toucher au manque d’amour et de bienveillance en général, quand on se sent délaissé, humilié ou violenté. Je conseille de rester très ouvert d’esprit ou se forcer à l’être. Comme beaucoup de choses, cela tombe finalement quand on ne l’attend pas. Cela peut être une phrase, un tout petit truc dans un livre, une conversation quand on attend un bus. Il y a forcément une autre personne sur cette planète qui peut nous apporter une autre vision de celle qu’on a de nous-même.

Virginie

Aujourd’hui, après avoir glorieusement achevé les 12 travaux d'Hercule, vous allez devenir mère. Quel héritage de ces 12 travaux pensez-vous transmettre à votre enfant ?

Armelle

L’empathie peut-être. J’ai été une jeune femme arrogante pendant longtemps en pensant que j’étais la seule à avoir vécu une histoire terrible.

Il faut toujours se dire si les autres réagissent d’une certaine façon, c’est peut-être parce qu’on ne sait pas tout. Ils ont aussi leur histoire. Il ne faut pas juger trop vite. Être indulgent avec soi-même et avec les autres c’est le seul moyen de construire des ponts vers l’Autre. Puis, ce serait d’être toujours persévérant parce que si on abandonne quelque chose sans être vraiment allé au bout, la personne à laquelle on fait le plus de mal c’est soi-même, parce qu’on va regretter ou culpabiliser. Cela affecte d’une façon ou d’une autre notre estime de nous-mêmes. Enfin, ce serait peut-être la gentillesse et la générosité. Je crois que c’est quand on donne qu’on a une vie plus riche. 

Pour découvrir le livre "Les 12 Travaux et le Lutin"