De l'enfer à la guérison : le voyage d'un survivant

Dossiers Publié le 22.04.2017

  C'était un jour étouffant pendant l'été de 1987 dans le comté de Limestone, Alabama. L’air pesant et humide ôtait le peu de forces qui restait aux corps fatigués de chaleur, le chant des crickets dans les buissons s’intensifiait avec le coucher du soleil.

Après 11 heures de débroussaillage à flanc de coteaux de clairière avec une faucille au parc de Elk River State, je laissais mes pensées errer le bras droit posé sur le bord du pick-up de mon père, profitant de l’air qui me fouettait le visage. Mon père et ma belle-mère Louise, poursuivaient une dispute commencée une heure plus tôt à propos d’une poêle à frire. La fatigue et la chaleur suffocante ont engourdi mon extrême vigilance habituelle au sujet de mon père et ma réponse à la question apparemment innocente de Louise « vous ne vous rappelez pas que votre père a récemment utilisé cette poêle ? » fut exceptionnellement honnête et sans filtre.

Distraitement, j’ai répondu « oui, je crois ».

Soudainement la ceinture de sécurité m’a compressé la poitrine alors que mon corps était violemment projeté vers l’avant avant d’être rapidement ramené vers l’arrière. Mon père, essayant de me frapper tout en se penchant au-dessus de Louise cria « tu dis que je suis un menteur ! P… Je vais te tuer mon petit gars ! » Louise lui a demandé de se calmer et m’a ordonné de sortir du pick-up. Propulsé par l’adrénaline j’ai sauté à cloche-pied au-dessus d’une barrière au bord de la route et couru à toute vitesse au travers d’un champs dense. Je peux encore entendre les obscénités et les menaces criardes de mon père alors que Louise l’implorait d’arrêter. J’ai entendu le cri de panique de Louise « Cours! Cours! Oh mon Dieu il va te tuer !” Le son que j’ai entendu après était celui de balles passant au-dessus de moi. Louise m’a sauvé la vie ce jour-là, je n’en ai aucun doute. Elle aura brutalement perdu la sienne sept ans plus tard, abattue par deux balles.

Cette expérience traumatisante et d’autres trop nombreuses pour m’en rappeler ont laissé une marque indélébile sur moi. Deux décennies et demi plus tard, j’ai complété le questionnaire ACE (Adverse Childhood Experiences c'est à dire Expériences Traumatiques durant l'Enfance) et j’ai commencé à comprendre l’impact irrémédiable de ces traumatismes sur ma vie.

Ce questionnaire a été adapté de l’étude de la CDC-Kaiser Permanente Adverse Childhood Experiences à laquelle plus de 17 000 membres de la Commission permanente Kaiser ont participé à San Diego. Il était demandé aux participants s’ils avaient subi des abus, des négligences ou des problèmes de famille avant leurs 18 ans. Les scores vont de 0 (aucun traumatisme) à 10 (un point par traumatisme répertorié) et les résultats sont utilisés pour déterminer s’il existe une corrélation entre les expériences traumatisantes dans l’enfance et les troubles ou difficultés de santé et de comportement à l’âge adulte.

Quel impact ce score a-t-il eu sur ma vie ?

J’ai été expulsé dès la 5ème à cause de bagarres répétées dans la cour de récréation. A 10 ans, j’ai été arrêté pour incendie criminel. A 14 ans, j’ai arrêté pour agression. J’ai abandonné le lycée à 17 ans. J’ai commencé à boire pendant mes deux premières années de collège. J’ai tenté de me suicider cinq fois. J’ai été diagnostiqué de dépression majeure, de trouble bipolaire, de trouble de la personnalité limite (borderline), du syndrome de stress post-traumatique et encore d’autres maladies par la suite. J’ai été hospitalisé volontairement et involontairement. J’ai dû suivre de nombreux traitements psychiatriques. J’ai également subi une électro convulsivothérapie (traitement par électrochocs). Aucun de ces comportements, diagnostics ou traitements ne surprendrait les experts en matière de traumatisme d’enfance.

Puis j’ai rencontré une psychologue très expérimentée qui m’a aidé dans mon long mais gratifiant parcours vers le rétablissement. 

Comment cette prise en compte des traumatismes infantiles a-t-elle ouvert la voie vers la guérison ? 

Ma thérapeute Paula a identifié les effets de mes expériences comme des adaptations à des circonstances extrêmes et non à des symptômes d’une maladie. Elle a réalisé qu’il s’agissait de réponses normales à des situations anormales qui par le passé ont joué un rôle important pour me maintenir en vie mais que désormais ces dernières m’empêchaient de m’épanouir. De plus, elle a identifié les signes révélateurs des ACE(s) via le « thinking trauma » [PL11] et a pu répondre à mes besoins de traitement et de soin en se basant sur la compréhension de ces signes. Enfin, elle a activement cherché à éviter les circonstances qui auraient pu mener à de nouveaux épisodes traumatisants. Paula a mis en œuvre les six principes de l’approche prenant en compte les traumatismes (en anglais « trauma informed ») développée par la SAMHSA (US Substance Abuse and Mental Health Services Administration).

  1. Elle a travaillé avec moi pour établir un climat de sécurité, entre nous et en moi-même.
  2. Elle a agi de façon transparente en partageant ce qu’elle faisait et en m’expliquant pourquoi elle le faisait, installant ainsi la confiance.
  3. Elle m’a encouragé à m’appuyer sur mes pairs en me mettant en relation avec des personnes ayant vécu des expériences semblables pour atténuer mon sentiment d’isolement.
  4. Elle a identifié le contexte culturel et les aspects intergénérationnels de mon traumatisme pour améliorer sa sensibilité et pour mieux me comprendre.
  5. Elle a explicitement reconnu ma détermination et mon autonomie dans le processus de guérison. Dès le premier jour, elle a expliqué que la thérapie serait un processus collaboratif, un travail que nous entreprendrions ensemble et non un traitement qu’elle exercerait sur moi.
  6. Enfin, elle a toujours conservé dans son attitude le fait de me rendre capable de faire mes propres choix et de m’exprimer à chaque étape du processus de guérison.

Les expériences difficiles dans l’enfance ou les traumatismes se produisant plus tard dans la vie peuvent avoir un impact durable, mais ils ne doivent pas dicter nos destins. Nous devons comprendre que nous ne sommes pas des personnes brisées, des marchandises abîmées ou dotés d'un vice de conception. En revanche, nous sommes affectés par des évènements passés que nous n’avons pas choisis. Avec cet état d’esprit, nous pourrons commencer à écrire une nouvelle histoire, basée sur l’empathie, la compassion, l’acceptation et l’élévation. C’est à ce moment-là que commence la guérison.

Malcolm Alquinas

(traduction: Armelle Pernet pour Face à l'inceste )

Cet article a été originalement publié en anglais sur le site ACEs too high