Devenir parent après l’inceste, un vrai parcours du combattant

Dossiers Publié le 27.05.2022

Pour beaucoup de survivants d’inceste dans l’enfance, devenir parent à son tour relève du parcours du combattant.

Pour beaucoup de survivants d’inceste dans l’enfance (1), devenir parent à son tour relève du parcours du combattant. Invitée du podcast américain Mental health mamas ce mois de mai, l’autrice Dawn Daum revient sur ce défi. Des explications qui recoupent les échanges de notre grand congrès sur la parentalité après l’inceste qui s’était tenu en 2009 et de notre livre paru la même année (2). Douze ans après, le sujet reste intensément d’actualité.

La phase des questionnements : « Et si je reproduisais le cauchemar ? »

Première étape dans la parentalité : la décision. Si certaines se retrouvent enceinte sans l’avoir désiré, la majorité des femmes aujourd’hui peut faire le choix d’avoir des enfants. Dans le cas des survivants d’inceste, on observe que le fait d’être encore dans le déni de sa propre histoire permet d’avoir des enfants a priori sans trop de difficultés. « Tant que j’étais dans le déni, je n’étais pas du tout malade, j’étais en pleine forme, et depuis que tout est revenu, je me sens sale... on va dire, j’ai l’impression qu’une nouvelle grossesse ne fonctionnera pas », témoignait Christelle, une survivante d’inceste, lors de notre grand congrès sur la question de la parentalité en 2009 à Paris.

En revanche, quand l’on sort du déni, les doutes se font plus forts. « Et si je reproduisais le même cauchemar ? J’étais terrorisée. Et si je faisais souffrir mon bébé à mon tour ? » se questionnait ainsi Sandra, une survivante également invitée de notre congrès. Ou encore cette phrase de Marie-Luce à la même occasion : « Avais-je le droit d’être parent, puisqu’au fond de moi, je suis encore cette enfant violée. » Ces questionnements mènent parfois jusqu’à la décision radicale de ne pas avoir d’enfants alors même que l’on en avait envie.

Lors de notre congrès, la psychologue clinicienne canadienne Christine Kreklewtz était intervenue pour présenter sa thèse sur 16 mères survivantes d’inceste. « La première conclusion, c’était la volonté de ces personnes d’être un parent différent et meilleur que ne furent ses propres parents, racontait-elle alors. Des personnes qui n’ont pas eu de modèle parental et qui voulaient, dans tous les cas, faire différemment de leurs propres parents. » Ainsi, ces parents étaient particulièrement avides de méthodes et de techniques pour mieux communiquer et mieux gérer leur enfant. Ainsi, la pédopsychiatre Catherine Bonnet résumait lors du congrès : « Je dirais que la crainte de répéter est très importante et surtout le désir de ne pas répéter. »

Le tumulte de la grossesse : « Mon corps était mort donc je ne pouvais pas donner la vie » 

La pédopsychiatre Catherine Bonnet, quant à elle, montrait que les dénis de grossesse étaient fréquents chez les survivantes d’inceste. « En fait, la prise de conscience du fœtus réactivait des expériences traumatiques du passé, expliquait la spécialiste. Certaines femmes m’ont expliqué qu’elles avaient des pensées extrêmement négatives envers le fœtus, certaines avaient même des fantasmes d’impulsions violentes, c’est-à-dire que, malgré elles, malgré leur volonté, elles étaient envahies par des idées négatives, elles ne pouvaient pas aimer cet enfant, certaines avaient même des idées d’infanticide. »

« J’ai très mal supporté ma grossesse, abondait Marie-Ange, une survivante d’inceste lors du congrès. Bien évidemment, j’avais l’impression que, d’une part, je ne supportais pas d’exposer mon intimité, puisqu’une grossesse permet d’exposer ce qui s’est produit. J’étais écœuré qu’un enfant puisse vivre en moi. » Parfois, la pensée même de donner naissance est impossible. « Certaines femmes, parce qu’elles ont ces difficultés à penser à l’enfant, n’arrivent pas à s’imaginer qu’elles vont accoucher un jour », ajoute la pédopsychiatre. « Dès l’instant où mon corps a été tué par l’inceste par le passé, je ne peux pas donner la vie, ce n’est pas possible », se souvient avoir pensé Sonia, une autre témoin du congrès. Ou encore, ce témoignage dans le livre Être parent après l’inceste : « Mon corps était mort donc je ne pouvais pas donner la vie. »

L’accouchement en lui-même peut-être la source de beaucoup d’angoisses. « L’accouchement a été un enfer, c’était 14 heures de douleur, témoignait Sandrine, survivante d’inceste, en 2009. La péridurale ne fonctionnait pas. Un magnifique bébé, mais je ne pouvais ni le toucher ni l’allaiter malgré la lourde insistance du service hospitalier qui essayait de me dire que l’allaitement était mieux pour le bébé. Concernant ma seconde grossesse, quatre ans plus tard, j’ai mieux vécu les changements de mon corps, mais je me suis arrangée pour prendre le moins de poids possible. J’ai eu la sensation que l’accouchement se passait bien, mais les médecins ont craint un arrêt cardiaque pendant l’accouchement et j’ai fait un hématome rétro-placentaire. »

À l’inverse, selon la docteure israélienne Tamar Cohen, également présente à ce colloque, la grossesse peut être un moment d’empowerment pour ces femmes, au moins dans un premier temps. « La majorité des mères éprouvent un sentiment de fierté, de contrôle, de pouvoir pendant la grossesse. C’est un sens du nouveau, une certaine satisfaction, elles ont cette idée qu’elles peuvent y arriver, qu’elles peuvent le faire. » Un sentiment qui va cependant souvent de pair avec des questionnements inlassables. « Elles éprouvent une crainte constante quant au sexe de l’enfant à naître, poursuit la professionnelle. S’il s’agit d’un garçon, va-t-il devenir un agresseur incestueux ? S’il s’agit d’une fille, sera-t-elle une victime comme je l’ai été moi-même ? »

C’est au moment de la grossesse qu’il y a notamment de la prévention à faire. Ainsi, nous militons à Face à l’inceste pour une information, un dépistage et un accompagnement des parents à risques grâce au questionnaire de l’ACE study dans les maternités et pendant les examens médicaux obligatoires de l’enfant. Il y a par ailleurs un vrai manque de formation des professionnels sur la question des violences sexuelles dans l’enfance en lien avec la parentalité.

Les premières années de l’enfant : « Je ne pouvais pas le toucher »

Après avoir survécu à un inceste, les gestes maternels les plus simples deviennent un véritable casse-tête. « Allaiter, donner le bain ou embrasser son enfant avant d’aller dormir peuvent s’avérer très difficiles pour des victimes d’abus sexuels dans l’enfance, souligne l’autrice et survivante Dawn Daum dans le podcast de ce mois de mai 2022 No need to explain des Mental health mamas intitulé « Être parent avec un syndrome de stress post-traumatique ». L’enfant peut devenir le déclencheur de ce stress post-traumatique, car ces gestes sont uniques à la parentalité. » Les pères ne sont pas en reste. « J’ai toujours eu peur de toucher mes enfants, leur donner le bain, les déshabiller, racontait Denis, victime de son frère à l’âge de 6 ans, lors de notre congrès. Je n’ai pu me libérer partiellement de cette peur que quand mes deux enfants ont atteint la puberté. »

Dans les faits, « la réaction classique, c’est le renfermement et la distanciation » vis-à-vis de ses enfants, rappelle Dawn Daum. « Ça peut ressembler à de l’indifférence de l’extérieur, poursuit l’invitée. Il y a souvent de la rage irrationnelle, des réactions effrayantes envers l’enfant. Les parents peuvent réagir avec trop de réflexion ou peuvent au contraire être paralysés par la prise de décision car ils sont terrorisés que la décision prise va avoir un impact sur l’enfant. Cette situation peut souvent conduire à la négligence des besoins de l’enfant, tant que le parent ne se rend pas compte de son comportement. » Ce fut le cas de Marie-Ange quand elle a donné naissance à son fils : « Il est arrivé, il était trop beau, trop parfait, alors que je pensais mettre au monde un monstre. Il était trop parfait pour moi et bien évidement j’ai mis de la distance. Je l’ai laissé dans les bras de son père, puisque je ne pouvais pas le toucher. Je n’ai pas pu bien évidemment l’allaiter, je trouvais ça écœurant, je n’ai pas pu le câliner. »

D’un point de vue pratique, les survivants d’inceste font souvent preuve d’une hypervigilance dans la supervision de leur enfant avec des tiers. « Dans la plupart des cas, ces mères refusaient que leur fille parle ou ait des contacts avec des personnes de la famille qui avaient refusé de reconnaître la maltraitance et l’inceste de la mère, relate Christine Kreklewtz, au sujet de sa thèse. Certaines conditions étaient rédhibitoires pour ces mères, par exemple, lorsqu’il y avait des adultes qui consommaient de l’alcool, ou lorsqu’il s’agissait de passer la nuit chez des voisins, lorsqu’il s’agissait de faire appel à une garde d’enfants.

Dans certains cas, la mère s’est même arrangée avec son partenaire pour avoir un métier qui lui permettait de ne pas avoir recours à de baby-sitter pour s’occuper de l’enfant. » « Je suis constamment en train de vérifier où se posent les mains de mon mari, notamment lorsqu’il change les couches de mon enfant », rapportait la docteure Tamar Cohen en 2009 selon le témoignage de l’une de ses patientes.

Quand il grandit : « L’angoisse de devoir laisser partir l’enfant »

Et la suite n’est souvent pas moins complexe à gérer pour les parents survivants d’inceste. « Pour la période préscolaire, donc pour les enfants âgés de 4 à 6 ans, nous notons chez les mères, l’anxiété, l’angoisse de la séparation, expliquait la docteure Tamar Cohen en 2009. Cette angoisse de devoir laisser partir l’enfant. Pour les mères survivantes de l’inceste, il est ensuite extrêmement difficile, d’exposer l’enfant au monde extérieur, au monde formel. Entre 4 et 6 ans, l’enfant va commencer à aller à l’école. C’est donc un monde formel, un monde légal, la mère n’a aucun contrôle sur ce qui s’y passe. Nous voyons également une peur que l’enfant soit lui-même abusé, ce qui fausse le jugement de la mère en ce qui concerne les interactions de l’enfant avec les adultes. »

Dans un excès de zèle, la mère survivante peut aller également trop loin dans la prévention : « La mère peut parfois fournir une éducation sexuelle à son enfant mais en fait parfois trop et donne des détails sans intérêt pour l’enfant. »

Au moment de la puberté de l’enfant, rien ne s’arrange. « Il y a une difficulté d’interpréter, d’accepter la sexualité naissante de son enfant qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Ceci est source de grand traumatisme pour la mère survivante d’inceste qui trouve le développement sexuel de l’adolescent intolérable. » Ce qui donne une communication souvent chaotique avec son enfant : « Elle est préoccupée et intuitivement elle connaît ses besoins, mais il est difficile pour elle de communiquer avec l’enfant. L’adolescence est extrêmement difficile en ce qui concerne la communication. Les hormones, la croissance... Mais c’est encore plus dur pour les mères survivantes d’inceste que pour les mères « normales ». 

Des pistes pour mieux vivre sa parentalité

  1. Se faire suivre par un thérapeute avant d’avoir ses propres enfants. « Si vous avez rencontré un psy ou que quelqu’un vous a prévenu que ça arrivait, vous n’êtes pas aveugles quand ça survient et vous avez la lucidité, insiste Dawn Daum dans le podcast. Il faut être conscient de ce déclenchement et ne pas en être effrayé. » La psychologue clinicienne canadienne Christine Kreklewtz le soulignait aussi lors de notre congrès : « C’est parfois difficile pour ces femmes, qui sont dans un processus de guérison de leurs propres traumatismes, de faire face à la parentalité de leurs propres enfants. Certaines m’ont dit qu’elles n’arrivaient pas à faire face, qu’elles étaient encore en train d’apprendre comment devenir adulte elles-mêmes. Elles devaient parfois attendre que leur enfant soit parti de la maison pour faire ce travail sur soi. »
     
  2. Parler de ses difficultés de parentalité avec un professionnel pendant qu’elles surviennent. « Il y a une couche de honte quand des sentiments de malaise avec son enfant surviennent car vous vous dites que vous êtes un parent et que cela devrait appartenir au passé, qu’il faut faire la part des choses, explique Dawn Daum. En réalité vous n’avez pas de contrôle là-dessus. Ce n’est pas lié à votre capacité à être parent, mais à votre santé mentale. »
     
  3. Si tant est que les deux premières conditions sont remplies, la parentalité deviendrait moins difficile avec le temps pour les survivants d’inceste. C’est en tout cas l’une des conclusions tirées par la thèse de Christine Kreklewtz : « Il est plus facile pour elles d’éduquer le deuxième enfant que le premier. Ces mères deviennent plus actives, notamment par le biais du soutien social, qui accroît leur sentiment d’estime de soi. Et avec cette augmentation de l’estime de soi, elles peuvent mieux protéger leurs enfants, avoir une relation plus interactive avec eux. »
     
  4.  Parler de son traumatisme avec ses enfants, avec des mots adaptés à leur âge. Cela est utile aussi pour que l’enfant comprenne pourquoi il ne voit jamais un ou plusieurs membres de sa famille. « Le fait de pouvoir en parler avec votre enfant en dit long sur où vous en êtes dans votre guérison », soulignait Christine Kreklewtz en 2009.

 

Note de bas de page :

(1) La parentalité peut très bien se passer pour certains survivants de l’inceste, il ne s’agit pas dans cet article de dire que cela se passe mal pour tous, mais que certains comportements sont analogues du fait de cette expérience traumatique commune qu’est l’inceste dans l’enfance.

(2) Être parent après l’inceste, par Isabelle Aubry et Sandrine Apers, éditions J.Lyon, 16 euros. Cet ouvrage compile 80 témoignages de victimes d’inceste autour de la parentalité.