Ne pas être entendu, un sentiment de trahison

Dossiers Publié le 21.01.2017

La société nous incite de façon franche ou détournée à ne pas parler des agressions. Car ce n'est pas facile à entendre, et il n’existe pas de réponse facile. Cela remet en cause le discours dominant selon lequel les agressions ne nous concernent que de loin, que ça n’arrive qu’aux autres et jamais à nous. 

(un grand merci à Sonia Conolly qui nous a autorisé à traduire son article orignalement publié sur sur le site TraumaHealed.com)

Le besoin d'être entendu

En parallèle, nous ressentons le besoin interne de parler de notre histoire. Nous voulons partager cette importante vérité plus que de la cacher derrière un visage terne. Nous voulons être visibles. Nous recherchons la reconnaissance, l’approbation, le soutien. Nous espérons que nos amis ainsi que les professionnels viendront écouter avec sympathie, nous parler avec gentillesse, et accorder une place à notre histoire.

Des signaux de détresse manifestes

Une pression vient s’ajouter au besoin d’être entendu après l’agression : celle du souvenir indélébile de ne pas avoir été écouté au moment où cela s’est passé. Nous envoyons des messages évidents lorsque quelque chose nous a heurté ou bien nous a été imposé. L'agresseur outrepasse ou bloque ces appels. Après l’abus, une petite voix interne nous dit: « Écoute moi, dis-moi que je ne méritais pas ce qui est arrivé ». Et une autre voix nous dit: « Je ne dois rien dire à personne, peut-être que je le méritais finalement. » 

Lorsque celui qui nous agresse est un parent, un partenaire ou une personne de confiance, nous vivons l’ignorance de notre détresse comme une trahison radicale de la part de quelqu’un supposé nous protéger. Nous essayons de parler plus fort et de montrer plus clairement nos sentiments, nous sommes prêts à tout pour être compris. Nous nous demandons pourquoi cette personne croit que nous méritions d’être agressé. Et nous commençons à penser qu’il y a quelque chose qui ne tourne vraiment pas rond en nous.

Ce n’est pas notre faute 

Les personnes qui tentent de nous aider nous font remarquer que le problème vient souvent de nos capacités à communiquer, de nos limites, du choix de nos parents ou encore de notre inertie ou de notre manque d’assurance. Nous nous triturons les méninges en essayant de trouver une solution alors que le problème n’est pas en nous. 

La vérité c’est que personne ne mérite d’être abusé et ce pour aucune raison. Nous avons tous le droit à ce que notre détresse soit entendue et considérée.

Rester éveillé 

Nous commettons tous des erreurs qui peuvent blesser. Nous nous laissons entraîner par nos propres soucis et occupations et nous oublions d’être à l’écoute des personnes qui nous entourent. Nous passons en mode pilotage automatique, nous nous dissocions, ou bien nous nous laissons submerger par l’émotion. Ce n’est qu’au moment où nous réalisons que nous avons fait du mal que nous pouvons nous excuser et nous engager à être attentifs.

La dynamique du pouvoir 

Ces erreurs ne reposent pas sur le fait de croire que les autres ne sont pas importants ou sur le fait de nier que nos actions peuvent faire souffrir autrui. La société nous apprend à écouter avec attention les personnes qui ont du pouvoir ou des privilèges, et à négliger ceux qui en ont moins. 

Lorsqu’une personne plus faible se montre criarde, en colère ou exigeante parce qu'elle n’est pas écoutée, nous invoquons l'argument du « tone policing » et nous montrons que nous n’écouterons qu’à la condition que cette personne se calme et reste polie. Finalement, nous exigeons le même exercice d’équilibriste pour nous-mêmes en essayant d’être entendu(e) par les personnes ayant plus de pouvoir tout en restant poli(e).

Les étapes 

Comment gérer efficacement une situation où notre détresse reste sans écho ? 

Commencer par prendre soin de soi : 

  •  Reconnaître et accepter le fait de ne pas être entendu. Cela peut être un schéma douloureux dans votre vie. 
  •  Se rappeler que ce n’est pas notre faute. Nous méritons d’être entendus. 
  •  Trouver des personnes de confiance qui nous écouterons avec bienveillance. Solliciter du soutien. 
  •  S’écouter intérieurement. Entendre et accepter notre vérité, même si nous sommes les seuls à le faire. Écouter ce que notre propre jugement a peur d’affronter et écouter ces voix subtiles qui alimentent cette auto-critique. 
  •  Noter la qualité de notre écoute intérieure. Si nous avons été élevés dans la brutalité, l’avidité ou le ressentiment, nous aurons tendance à nous traiter nous-même de la même façon. À nous de chercher des modèles de douceur et d’écoute empathique. 
  •  S’ancrer dans le présent. Faire le bilan de nos capacités et de nos choix en tant qu’adulte. Regarder si nos sentiments d’infériorité ou d’enfermement ne sont pas en partie des réminiscences de nos traumatismes passés. 

Malheureusement, il n’existe pas d’outil universel pour qu’une personne qui n’écoute pas décide d’ouvrir son coeur. Certains auront besoin d’un bref rappel, d’autres demeureront inatteignables. Nous décrivons ci-dessous quelques stratégies qui peuvent aider. 

  •  La majorité des gens réagit sur la défensive lorsqu’on leur dit: « Tu n'écoutes pas ». « Je ne me sens pas entendu » fonctionne mieux en général. 
  •  Une question sur un ton neutre peut également aider. Par exemple : « Penses-tu avoir entendu ce que j’ai dit ? » ou bien « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ma façon de parler ? » ou encore « Que puis-je faire pour que tu me comprennes mieux ? » 
  •  Vous pouvez aussi essayer d’améliorer votre façon d’écouter pour que votre interlocuteur se sente entendu et puisse vous rendre la pareille. 
  •  Rester concret peut parfois aider. « S’il te plaît, arrête de m’interrompre ». « Peux-tu répéter ce que je viens de dire ? » « C’est très important pour moi que tu entendes cela. » 
  •  Vous pouvez faire appel à un allié fort pour renforcer votre message. Imaginez ce que l’autre pourrait ressentir, même si vous n’avez personne à qui demander. Vous pouvez donner plus d’importance à votre propos par vous-même. « Que répondrais-tu si [une personne plus importante] t’avait dit ce que je viens de te dire ? 
  •  Se montrer vulnérable peut aussi être une option. « Cela me fait vraiment souffrir ! » Vous méritez d’être entendu que vous montriez votre vulnérabilité ou non. Vous ne devriez pas avoir besoin de vous énerver ou d’être ému pour être écouté. 
  •  Montrer sa colère peut aussi être une alternative. « Écoute moi ! ». Cela dit, vous ne devriez pas avoir besoin de hurler pour qu’une personne vous prête attention. 
  •  Parler des conséquences clairement. « Lorsque tu n’entends pas ma détresse, je n’ai pas envie de rester à tes côtés. » 
  •  S’éloigner. Faire une pause. Demander à la personne de réfléchir.
  •  Prendre en considération les moyens de se sentir écouté sans que personne n’ait à vous écouter. Trouver le minimum de paroles que vous avez besoin de partager et concentrez-vous sur celles-ci.

 

Vos besoins sont importants

Ne pas être entendu peut être épuisant. Cela affecte la confiance en soi. Cela génère un effet de gaslighting qui nous amène à douter de nous-même, tellement la personne se montre inconsciente de notre réalité. « Peut-être que j’en demande trop. Pourquoi est-ce que mes besoins seraient prioritaires de toute façon ? » Lorsque le soutien est mélangé avec l’absence d’une réelle volonté d’écouter, le message qui en résulte est douloureusement confus. 

Le soulagement d’être entendu

Passer du temps avec des personnes qui écoutent sans juger mais avec grande attention vos paroles et prennent en compte votre bien-être peut se révéler être un vrai soulagement. Que ressentez vous dans votre corps lorsque vous vous souvenez ou lorsque vous imaginez que vous avez été entendu ? Recherchez ces moments et réjouissez-vous les lorsqu’ils se presentent.

Nous pouvons prendre soin de nous de la même façon, en faisant attention à nos besoins chaque jour et à chaque instant. La douleur du passé de se sentir traité comme si nous étions sans importance guérit peu à peu lorsque nous passons du temps dans des environnements où le bien-être de tout le monde est une priorité.

Sonia Conolly (version originale sur le site TraumaHealed.com)

Traduction: Armelle Pernet