Odile, 18 mars 2024

Témoignage Publié le 18.03.2024
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J’ai 75 ans. A l’âge de 10 ans, mon frère aîné, 9 ans de plus que moi, a commencé à me toucher la nuit près de mon lit puis à me terroriser dans la maison.

Pendant des années. Je ne sais pas s’il m’a violée. J’ai trouvé le courage, à 10 ans, de dire quelques mots à ma mère sur ce que me faisait mon frère. Elle est restée muette. Avait-elle compris ou pas ce que je subissais, je ne l’ai jamais su. J’’ai réussi à rester plus ou moins debout tout ce temps.

Beaucoup de thérapies et de thérapeutes, dont un qui m’a fait revivre l’inceste, à 50 ans, en me prenant sous sa coupe au milieu d’une séance de thérapie. Celui-là, je l’ai dénoncé au Conseil de l’ordre régional des médecins et il s’en est tiré avec un blâme, il était psychiatre psychanalyste. Il a changé de département pour continuer à exercer.

Un jour j’ai écrit à mes frères et sœurs une lettre pour leur raconter ce que j’avais vécu pendant mon adolescence, puis je leur en ai parlé, au téléphone, en réalité, ou pas du tout. Aucune empathie de leur part. Ma sœur aînée m’a d’abord dit que ce n’était pas un inceste, puis aussitôt elle a tout ramené à elle, à ce qu’il lui avait fait, à elle. Il avait 2 ans de plus qu’elle. Elle s’est défendue. Elle en a parlé à ma mère qui est intervenue. Ma sœur m’a cousu la bouche, il m’a fallu des années pour le comprendre.

Mon autre sœur est dans le déni, elle ne comprend pas pourquoi j’ai arrêté de travailler en classe autrefois et pourquoi actuellement je vis dans un taudis et dans l’isolement. Je me suis rapprochée d’un de mes jeunes frères qui me sert de pilier, quand je le vois je me sens mieux, même s’il a d’autres soucis. Et qu’il n’a pas les mots lui non plus.

J’écris un roman pour exister. Heureusement, j’ai toujours écrit. Je n’avais personne à qui me confier. Et régulièrement je fais des éclats en famille et ensuite on attend que je m’excuse pour ma conduite. On m’a dit que « dans la famille, tout le monde est au courant », mais dans la famille personne ne m’en a dit un mot directement. On a toujours mal communiqué.

Pourquoi depuis quelques mois je repense de nouveau à mettre fin à mes jours ? J’ai une fille à qui je ne dis rien de tout cela, même si elle est au courant de ce qui m’est arrivé. Pourquoi je me dis que quand j’aurai fini mon roman, je pourrai en finir en pour de bon, cette fois ? Mais je fais durer l’écriture… Je pourrais peut-être vivre encore longtemps, sans joie. Mais souvent, la fracture s’ouvre et ma vie redevient trop lourde à porter. Je suis fatiguée. Odile, 18 mars 2024