Inceste et vie de galères

Témoignages Publié le 10.12.2018

Inceste et vie de galères

J'ai récemment rejoint un groupe de paroles Face à l'inceste à Montpellier. Âgée de 33 ans j'ai parcouru un long chemin solitaire pour tendre vers la reconstruction. Pourtant malgré toute la résilience dont je peux faire preuve (l'inceste n'a été qu'un traumatisme parmi d'autres) j'ai l'impression que ma vie est un château de cartes près à s'effondrer à n'importe quel moment. Pourtant j'aime la vie (parfois ou peut-être même souvent) et je me bats pour ma fille. Lorsque j'ai rejoins le groupe de paroles, je sentais que j'étais coincée, accablée par des maux que je ne comprenais pas: phobies, crises d'angoisse sévères, addictions, rapports sexuels à risques... Ça c'est pour ma partie sombre, cassée, abîmée. Puis il y a l'autre partie de moi. Engagée dans le milieu associatif notamment auprès du Mouvement du Nid (association abolitionniste de la prostitution) féministe, résiliente, qui se bat contre ses démons, contre l'addiction, contre les violences faites aux femmes... J'ai vu plusieurs psy mais j'ai l'impression que ce qui m'aide vraiment c'est la méditation, le yoga. Me recentrer, être à l'écoute de mes émotions et de mes ressentis.

Alors cette partie lumineuse de moi me donne le courage de témoigner pour que la honte change de camp, pour que les victimes soient réellement accompagnées, écoutées et soutenues. Née dans une famille défaillante (père alcoolique, mère maniaco-dépressive à tendance suicidaire) Je ne connaîtrai pas mon père, première grosse blessure. Ma mère se marie avec l'homme qui deviendra mon père de substitution alors que je suis âgée de 3ans. Très vite je l’appellerais papa et il prendra dans mon cœur la place de ce dernier (même si l'abandon de mon géniteur laissera une profonde blessure)... Les années passent, nous déménageons souvent, parfois plusieurs fois dans l'année. Je suis la petite nouvelle, je dois me réadapter, arriver à suivre les programmes scolaires, me faire de nouveaux amis. Ma mère est folle et nous fait subir à mon demi-frère (né d'une première union et âgé de 8 ans de plus) et moi des humiliations, des violences, des manipulations affectives (dès 4 ans j'ai le droit à des douches glacées car je n'ai pas rangé ma chambre...) Mais c'est ma mère je l'aime et elle me fait aussi un peu peur.

Puis vers mes 9 ans mon frère part de la maison, il passera par la case prison aussi. Ma mère vient d'entreprendre une formation de secrétaire médico-sociale, elle travaille beaucoup. Et c'est là que le drame commence... Alors que ma mère révise ses cours dans la chambre conjugale, mon père commence à avoir des gestes incestueux. Ce n'est que le début, ça durera jusqu'à mes 13 ans environ. Je vis dans une cité HLM à Evry, la vie est rude pour une fille blanche qui n'a pas de grand frère pour la protéger. Ma mère et mon beau-père sont en train de se séparer mais elle doit finir sa formation. Alors elle décide de m'envoyer vivre chez ma grande tante à Niort là où est incarcéré mon frère. C'est l'année de ma 6ème, je changerai d'établissement 3 fois dans l'année. Me voilà à Niort chez ma grande tante que j'adore mais loin de ma mère avec ce terrible secret. Je décide de faire une demande au juge pour avoir un droit de visite en prison, le juge accepte et je passe mes mercredis après-midis au parloir. C'est impressionnant la prison ! Ces grandes portes, ces bruits effrayants, ces matons déshumanisés. Mais je m'en fiche, je suis là pour frère et je trouve normal de lui apporter du soutien. Mon frère finit par sortir, ma mère par finir sa formation. Elle vient me chercher pour qu'on vive ensemble pas très loin de Niort à Rochefort. Nous avons une sorte de logement social mis à disposition part un centre d'accueil, ce qui implique suivi psy...

Je ne vais pas très bien mais personne ne s'en rend compte. Ma mère va mal elle aussi, elle pleure souvent, mon beau-père lui manque. Ils recommencent à se téléphoner; puis un jour ma mère me demande s'il peut revenir vivre avec nous. Je l'aime, je lui dis oui. Je suis plus grande, je me dis que j'arriverai à lui échapper mais tout recommence. Un jour alors que ma mère est en train de mettre la table dans le salon, mon beau-père me tripote sous ses yeux, elle ne dira rien. Nouveau déménagement dans une cité, je commence à sérieusement laisser tomber les cours, je me rebelle. Ma mère ne comprends pas ce qu'il m'arrive, Moi qui étais si docile! Ils se quittent pour de bon, ma mère et moi déménageons de nouveau. Et je commence à vraiment partir en cacahuète. Je ne la supporte plus, ni elle ni ses crises. Sa façon de me parler, de m'insulter. Rien qu'au son qu'elle fait en claquant la porte de la voiture quand elle rentre du boulot, je devine dans quel état elle est. Je me blinde, mais je m'en prends plein la tronche quand même.

C'est les années collège, les premières clopes, les premiers joints, les premiers rapports sexuels. J'ai 13 ans 1/2 ma mère m'autorise à sortir avec un mec de 23 ans... Curieux ! Ça me flatte, me valorise. Mais c'est le début d'une autre forme d'aliénation. Ma mère est obèse, 140kg pour 1,59 m. Elle projette sur moi tout un tas de désirs. C'est glauque. L'histoire avec le mec de 23 ans ne dure pas mais un peu plus tard je rencontre Nicolas, 19 ans en terminale. Fils de forain et érudit, il me fascine. Il s'intéresse à la magie noire, me parle de sacrifices d'animaux, un peu tordu mais ça m'intrigue. Puis un être humain prétend vouloir mon bien. Je n'ai pas encore 14 ans que je mets les pieds en boîte, ma mère est au courant, elle me conseille même de mettre une jupe plus courte. Un jour, Nicolas me proposera de partir, de nous enfuir. Il me montre une boîte dans laquelle il y a peut-être 40000 francs en liquide et un flingue. Je refuse de partir, sachant très bien que nous serions vite à court d'argent et je n'ai pas l'âge de travailler. Puis Nicolas devient de plus en plus possessif et jaloux, me disant ce que je dois porter comme vêtements qui je dois fréquenter, à quelle heure je dois rentrer. Je sature et décide de le quitter.

J'ai 14 ans passés, un vieux scooter et une envie de liberté. Ma mère n'étant pas à la maison de la journée, je rentre entre midi et deux pour manger à la maison. Comme à mon habitude la musique est à fond et je me pomponne (enfin je mets 3 kg de maquillage, c'est mon masque et il faut dire que je ne m'aime pas beaucoup) là je vois Nicolas dans le couloir, le regard étrange. Je suis surprise et un peu effrayée, je lui demande de partir, il refuse. Je réitère ma demande en le menaçant d'appeler les flics. Il se jette sur moi, me pousse sur le lit et commence à m'étrangler. Je me débats mais le manque d'oxygène me fait vite perdre toute force et capacité de lutter. Je perds connaissance. Impossible de savoir combien de temps je suis restée inconsciente, mais lorsque je reviens à moi, il est à côté de moi en train de pleurer et de dire : "je l'ai tuée, je l'ai tuée". Le retour à la réalité est brutal, il est assez content de voir que je suis encore en vie, je lui explique que je suis fatiguée et que j'ai besoin d'être seule. Il me fait promettre de ne rien dire et me demande un baiser. Je lui donne, je veux juste qu'il parte. Je m'enferme à clés, me réfugie dans ma chambre blottie contre mon radiateur. Je me rends compte que je me suis urinée dessus. J'ai honte! j'appelle ma mère, qui elle même appelle les flics. Je porte plainte, me rends à l'audience. J'ai 14 ans. Il n'aura que du sursis.

Je ne veux être seule à la maison et je décide de retourner au collège à peine au bout de 3 jours. Après tout, je suis en vie ! Je dois pourtant cacher les traces de ces doigts autour de mon cou, je mets des foulards. Mon frère revient vivre à la maison, et les engueulades entre ma mère et lui ne cessent d'augmenter. Je commence à traîner avec mon frangin et ses potes. C'est le milieu de la défonce. Au début je ne fais que boire quelques bières puis très vite je me mets à consommer du shit, à prendre des douilles avec mon frangin. J'aime bien la défonce ! Dans son groupe de pote il y a Charles, 27 ans. J'ai l'impression que je lui plaît. Et je suis secrètement amoureuse de lui, je l'ai dans mon journal intime, j'imagine que nous formons une famille. Mais il y est beaucoup plus vieux que moi, je me dis que c'est un amour impossible. Comme mon frère squatte à la maison, j'ai parfois l'occasion d'y voir Charles. Puis un jour ma mère me dit : "vas-y, fonce! tu vois bien qu'il est amoureux de toi". Ayant l'autorisation de ma mère je me jette à corps perdu dans cette relation. Charles vit dans un appart social puis dans une caravane dans un camping. Je fais plusieurs kilomètres pour le rejoindre, lui apporter de la nourriture que je prends dans les placards de la maison. Bien que m'ayant donné son autorisation, ma mère revient dessus et commence à nous menacer de porter plainte pour détournement de mineur. Ils ne se supportent pas tous les 2. Je comprendrai bien plus tard qu'ils se faisaient miroir. Exactement identiques, manipulateurs, menteurs, pervers.

Charles décide de partir dans le sud, là où il a sa famille et me laisse seule avec la mienne. C'est l'effondrement. Je ne vais quasiment plus en cours, je me défonce pas mal. J'ai parfois des nouvelles de lui quand il prend mes appels, parfois c'est des longs mois de silence. Mais je l'aime, et il ne peut pas m'avoir oublié. Un jour je décide de le rejoindre. J'en parle à ma meilleure amie, fais mon sac le soir et attends le lendemain matin que ma mère parte au boulot pour partir avec mon sac à dos. En chemin pour la gare, je réalise que si ma pote est au courant ma mère le sera forcément. Je change de plans. Je ne la supporte plus et décide de partir ailleurs. A la gare je tombe sur un mec sympa qui me prend sous son aile. Il est gentil mais je lui mens sur mon âge. On décide de prendre la route ensemble. Le premier soir, un pote à lui nous prête une voiture pour que nous puissions nous y réfugier pour la nuit. Cette nuit là, je couche avec lui à l'arrière de cette voiture. Je ne connais que ça. Être un objet sexuel et assouvir les besoins des autres. Ma fugue durera 1 semaine. Je rentre bien malgré moi à La Rochelle.

La vie reprend son court, j'ai quelques projets, mais je ne veux plus aller à l'école, je veux être graphiste. C'était au moment où les ordis arrivaient dans le monde de l'entreprise. Et un CAP existait, je voulais faire ça, mais comme le métier était en transition (anciennement appelé peintre en lettre, avec des échafaudages et des pots de peintures à monter et porter), peu de filles voire aucune n’exerçaient le métier. A 16 ans j'ai intégré le CIPPA (cycle d'insertion professionnelle par alternances) là j'ai pu faire des stages chez un graphiste. Ça me plaisait beaucoup et j'avais réussi à convaincre mon mettre de stage de me prendre en CAP l'année suivante. C'était à condition de suivre une formation de PAO (publication assistée par ordinateur). Je prends rendez vous à la mission locale, trouve l'organisme de formation à Niort et les financements pour la faire. Mais mon maître de stage tenait régulièrement des propos déplacés à égard. Alors je décide de faire la formation mais ne signe pas le contrat d'apprentissage. Au cours de l'année de CIPPA, après une énième dispute avec ma mère, alors qu'elle venait de m'insulter au téléphone et de me dire qu'elle ne me comprenait pas, j'ai craqué et lui ai dit que c'était normal qu'elle ne me comprenait et je lui ai dit que mon beau-père avait abusé de moi. Son réflexe a été de lui téléphoner pour savoir si c'était vrai. Elle m'a ensuite forcé à porter plainte. Moi je n'en avais aucune envie.

Le dépôt de plainte fut une horreur. Je me suis retrouvée seule face à un flic illettré qui me demandait de lui livrer des détails sordides... Traumatisme. Ma mère trouve une avocate, mon beau-père avoue. Elle était un peu loin de notre domicile, où alors le climat hostile qui régnait entre ma mère et moi m'avait donné l'impression que nous avions roulé pendant des heures, c'était insupportable! Lors de l'entretien avec l'avocate, elle nous confia que mon beau-père avait déclaré être tombé amoureux de moi. Le retour fut horrible, en plus d'avoir une roue à changer, ma mère dit à voix haute : "en fait, j'ai été cocu". Cela ne faisait qu'accentuer le sentiment de culpabilité que je ressentais déjà et ça sous-entendait que j'étais sa rivale et que j'étais consentante. Je la détestais !!! Notre relation est devenue encore plus compliquée. Puis un jour alors que j'avais mélangé alcool et shit lors d'une sortie avec des potes, je décidais d'en finir une bonne fois pour toute avec cette souffrance. Alors en rentrant j'ai continué à boire et été dans la pharmacie bien garnie de ma mère dépressive et j'ai avalé des xanax, prosac et autres médicaments. Je me suis réveillée à l'hôpital avec un bon lavage d'estomac. Je venais une seconde fois d'échapper à la mort.

A 17 ans j'ai trouvé mon premier emploi où j'étais manutentionnaire dans une petite boîte familiale, ça a été une chouette expérience hormis la main au cul que j'ai reçu de la part du commercial. J'avais un travail et un salaire. J'étais presque libre. D’embrouilles en embrouilles avec ma mère, je préférais traîner avec les zonards et les clochards plutôt que de rentrer chez elle, de tout façon elle m'avait viré (pour revenir me chercher après) lors d'une dispute. Du coup je me suis mise à me défoncer davantage, à faire la manche avec les gars de la rue. J'avais presque l'impression d'avoir une famille. Mais être une jeune fille au milieu de viandes saoules c'est quand même dangereux. Mais je m'en foutais, j'avais la rage, j'étais inconsciente ! Et surtout j'étais loin d'elle. Elle que j'avais pourtant aimé si fort ! Mon frère n'avait rien trouvé de mieux dans un premier temps de me traiter de menteuse lorsque j'ai parlé de l'inceste à ma mère puis de devenir ami avec la sœur de Nicolas qui avait failli me tuer. Bien que ça sœur n'était pas responsable des actes de son frère, ça a été une sacrée trahison de la part du mien.

J'avais de temps en temps des nouvelles de Charles et malgré plusieurs années passées sans lui je l'aimais toujours et espérais qu'il revienne. Et ce jour là est arrivé! En juillet 2004, alors que j'étais avec mon copain de l'époque, j'ai vu passer Charles devant. Mon cœur s'est emballé, mes jambes étaient du coton. J'avais si souvent imaginé cet instant, je n'y croyais pas. Le soir même je quittais mon copain pour aller retrouver Charles. Je crois que nous nous sommes disputés dès le premier soir. J'avais 19 ans, il en avait 32. Son idée pour subvenir à nos besoins c'était de vendre du shit. Génial ! Il avait une énorme savonnette sur lui, j'ai été impressionnée. On a prit la route ensemble, de nouvelles galères sont apparues. Les foyers d’hébergements, la zone, les hôtels miteux le camping au mois d'octobre à St Malo... Mais j'étais avec lui, j'étais persuadée que les choses ne pouvaient que s'améliorer. J'ai trouvé un boulot d'employée polyvalente à la cafétéria Casino de St Malo où je me rendais à vélo, alors que Charles ne faisait que fumer des joints. Puis un jour je lui ai dit vouloir arrêter la pilule, il m'a dit ok. Et j'étais naïvement persuadée que nous formerions un belle famille. 3 mois après j'étais enceinte. Nous vivions dans un hôtel social. Je ne pouvais pas élever ma fille dans ces conditions. Je pris mon courage à 2 mains pour demander à ma mère de nous héberger. Elle accepta.

Mais l’accalmie ne dura pas longtemps et bientôt ma mère jeta Charles à la porte. Or de question de vivre sans lui et encore moins d'élever mon enfant chez elle. Je pris rendez-vous chez un assistante sociale qui me proposa un hébergement séparé du père de mon enfant. Je ne comprenais pas, sachant que je savais qu'il existait un lieu pour les familles puisque j'y étais passée plus jeune avec ma mère. Je lui en parlais, elle ne pensait pas que j'aurais accepté (je ne lui avais pas demandé de penser à ma place mais de me proposer des solutions) au final elle fit la prescription, et voilà comme nous avions eu notre premier appart. Mais c'était un sentiment bizarre. Je me retrouvais dans un centre d'hébergement que j'avais connu enfant avec ma mère. Peu importe, mon bébé arrivait. Mais Charles ne se sentait pas tellement concerné. Il jouait à la console, fumait des joints. Moi je commençait à m'inquiéter de la tournure que les choses prenaient. J'avais réussi à avoir un financement pour préparer le DAEU (Diplôme accès aux études universitaires) et pendant que je révisais, il se foutait de ma gueule à cause mon accent en anglais ou parce qu'il pensait que je n'y arriverai pas. Je commençais à douter, et compte tenu de mon parcours, ma pensée était d'élever ma fille dans un climat sain et serein.

Roxane est venue au monde le 9 juillet 2005. Lui est parti en vacances peu de temps après mon accouchement. Bah oui c'était fatigant pour lui. A la naissance de Roxane, et compte tenu des antécédents cardiaques de père dont j'avais entendu parlais, une échographie avait été programmé. Je me suis bien sûre rendue seule chez le cardio, pendant que son père jouait à la console. Là j'appris que Roxane devrait subir une opération du cœur, elle avait une CIV (communication intraventriculaire, ça n'avait rien avoir avec la pathologie de mon géniteur puisque environ 1 enfant sur 10 naissent avec cette malformation. Les bons hôpitaux qui pratiquaient cette opération étaient soit Bordeaux, soit Paris soit Marseille. Charles avait de la famille près de Montpellier alors nous avons préparé nos affaires et avons pris le train pour le sud. Nous avons été hébergé par la mère de Charles (qui plus tard se suicidera, mais qui a été une alliée pour moi). Durant les 8 premiers mois de la vie de Roxane, les allers et retours à l'hôpital ont été nombreux. Jusqu'au 10 mars 2006, jour de son opération. Après être passée par la case camping (cette fois en bungalow) j'ai ensuite trouvé un boulot et un appart. J'étais caissière. C'était loin de ce que j'avais imaginé mais c'était déjà ça.

Ma relation avec Charles se dégrada, je ne supportais plus rentrer après le travail et devoir avoir une seconde journée de boulot alors qu'il restait à la maison. Mensonges, manipulations, drogues, je ne supportais plus ça. Je voulais offrir autre chose à Roxane. Puis un jour, encore une dispute éclata entre nous. Il se mit à me cracher dessus et à me mettre un coup de boule, j'avais eu à peine le temps de protéger Roxane. Le jour même je le quittais. Je n'avais ni argent, ni famille ou amis. J'avais 21 ans 1/2. Rendez-vous chez l'assistante sociale, je trouve un appart, ma belle-mère se porte garant. Appart miteux, mais appart quand même. J'ai passé des heures à pleurer dans la salle de bain pour ne pas que Roxane me voit pleurer. Malgré ce qu'il s'était passé entre son père et moi, j'étais ok pour qu'ils aient leur relation à eux. Mais Charles était un putain d'enfoiré. Il avait écrit au juge sans me prévenir pour obtenir la garde de Roxane. Je culpabilisais beaucoup d'avoir choisit ce père pour ma fille. Je me rendis au tribunal, personne à qui me confier, j'étais terrorisée à l'idée qu'elle puisse lui être confiée, et je pensais que mon jeune âge allait me desservir. Il ne s'est pas présenté et sa demande a été caduque. J'étais soulagée mais je devais prendre les devants. J'ai obtenu la garde exclusive de Roxane.

Mais j'étais toujours prête à lui laisser de la place dans sa vie, après tout s'était son père. Il m'a menacée de mort, traitée de pute. Puis il a disparu pendant environ 2 ans. Il envoyait quelques cartes postales que je lisais à Roxane mais il écrivait qu'il viendrait bientôt et ne venait jamais; J'ai cessé de lire les cartes. Puis il a réapparu avec une femme dans sa vie avec laquelle il devait se marier. Ils m'ont harcelée, et voulaient emmener Roxane pour lui offrir soit disant un meilleur cadre de vie, et pourquoi pas un petit frère ou une petite sœur. J'avais 23 ans, peu de personnes à qui me confier, et j'avais cette menace permanente sur mon dos. Leur couple n'a pas tenu, il a disparu, puis réapparu en étant menaçant (insultes, menaces...) j'avais peur de porter plainte contre lui, et je culpabilisais beaucoup. Mais je me suis toujours battue pour Roxane. J'ai enchaîné les p'tits boulots, j'ai essayé de passé le DAEU, mais je travaillais en même temps et ayant arrêté les cours en 3ème, je n'ai pas réussi à l'obtenir. Mais je suis revue à mon premier choix de métier. Infographiste. J'ai sollicité la fondation le deuxième chance pour obtenir une subvention, que j'ai obtenu ainsi que mon diplôme. Mais c'est un peu bouché comme métier. Alors j'ai fait d'autres boulots alimentaires. J'ai été directrice adjointe d'un centre de loisirs associatif en CAE, formatrice BAFA. J'ai même eu une micro-entreprise. Aujourd'hui je suis toujours dans la précarité. Mais nous avons, Roxane et moi un logement agréable avec une terrasse et un petit potager.

Financièrement c'est assez difficile depuis quelques mois, j'avais réussi à intégrer la L3 sciences de l'éducation alors que je n'ai ni le bac ni le brevet des collèges, mais ma situation financière m'a vite rattrapée. C'est comme si malgré tous mes efforts cette précarité me collait à la peau. J'ai passé de longues années de solitude, encore aujourd'hui j'en soufre par moment mais j'ai réussi à l'apprivoiser. Je trouve le monde extérieur trop violent et il m'est difficile de trouver ma place. Le monde du travail est cruel et insensé. J'ai essayé de développer une certaine spiritualité. Je ne suis pas croyante mais j'ai besoin de trouver un sens à cette vie absurde. Parfois je vais mal, j'ai peur ! Mais au fond je crois en la capacité de l'homme (de certains hommes et femmes) de changer. Si j'ai réussi à surmonter tout ça, ce n'est pas pour rien. J'aimerais que mon histoire puisse servir d'exemple, donner de l'espoir. J'ai souvent pensé monter une association d'aides aux victimes de viols et d'incestes. Aujourd'hui je vois plus loin et j'ai pris conscience, grâce de nombreuses lectures, que les violences à l'égard des femmes sont nombreuses, parfois dissimulées et parfois consenties, tolérées et banalisées par le système "patria-capitaliste". Je suis de celle qui veulent lutter. Pour ma fille et pour toutes les autres. J'aimerais ouvrir un jour un lieu d'accueil autogéré pour les femmes. Voici une partie de mon chemin, il y a pleins de galères dont je n'ai pas pris le temps de parler (les violences institutionnelles, des petits copains, le harcèlement de rue, la précarité...)