Les victimes d'inceste contre la justice réparatrice

Projets Publié le 12.10.2013

Par Isabelle Aubry, Présidente d’AIVI

Christiane Taubira, Ministre de la Justice, veut favoriser la justice réparatrice pour lutter contre la récidive. Ainsi, à l’occasion de la deuxième session des rencontres victimes détenus organisée par l’INAVEM en novembre 2013, Face à l'inceste a lancé une consultation auprès de ses membres sur ce concept nouveau en France. Ces rencontres font partie du concept de justice réparatrice existant depuis plus d'une dizaine d'années déjà dans plusieurs pays comme le Canada et la Belgique.

Après avoir diffusé un article explicatif sur le fonctionnement et les enjeux de ces rencontres, un questionnaire a été envoyé à plus aux 3200 membres de l’association. 68 d’entre eux ont répondu dont 79% de femmes. Le taux de réponse a été particulièrement faible comparativement aux sondages qu’ Face à l'inceste réalise régulièrement auprès de ses membres. Si la justice réparatrice est à priori peu connue des sondés, l’article explicatif et les sources de renseignements complémentaires fournis ont permis aux répondants de se positionner plus facilement face aux questions posées. 63% des sondés affirment être informés sur les rencontres victimes détenus. Toutefois, à 54%, les victimes refuseraient de participer à ces rencontres et 22% restent indécises sur ce point. Les raisons de leur refus sont multiples :

  • -          Peur d’être revictimisé(e) par la confrontation,
  • -          Trop de haine et de colère contre les agresseurs, trop de souffrance vécue,
  • -          Crainte de la manipulation des agresseurs, de leur voyeurisme ou leur exhibitionnisme pervers (vis à vis des autorités et de la victime),
  • -          Manque de confiance dans la formation des encadrants (formation trop courte, pas de connaissances scientifiques en France),
  • -          Manque de confiance dans le processus de sélection des participants,
  • -          Ce n’est pas à la victime de lutter contre la récidive,
  • -          Avant d’impliquer les victimes dans un processus d’aide à la collectivité, la collectivité devrait se soucier des soins aux victimes inexistants (centres spécialisés, formation des professionnels…),
  • -          Absence d’efficacité de la méthode pour aider les victimes car les victimes ne sont pas reconnues par la justice en France,
  • -          L’inceste est un acte impardonnable qui empêche les victimes d’écouter des agresseurs,
  • -          Victimes s’étant déjà confrontées à leurs agresseurs, démarche inutile,
  • -          Pas envie de comprendre ni d’aider les agresseurs ou la société,
  • -          Victime préférant avoir droit au procès qui lui a été refusé plutôt que cette confrontation,
  • -          La victime n’a pas à participer aux soins et à la réhabilitation des bourreaux,
  • -          …

Les personnes favorables aux rencontres détenus victimes soit 24% des répondants ou indécises, seraient motivées pour les raisons suivantes :

  • -          Comprendre le passage à l’acte, savoir si l’agresseur peut avoir des regrets,
  • -          Pouvoir pardonner l’agression,
  • -          Déclencher une prise de conscience chez l’agresseur de ses actes et de leurs conséquences,
  • -          Soutenir les victimes qui auraient besoin de ces rencontres, si le cadre est sécuritaire et la formation solide, (victimes s’étant déjà confrontées à leurs propres agresseurs ou bien rétablies),
  • -          Humaniser sa relation à l’autre,
  • -          Obtenir une reconnaissance en tant que victime car n’a pas pu porter plainte,
  • -          Victimes n’ayant jamais pu rencontrer leurs agresseurs et ayant besoin d’une confrontation,
  • -          Mieux cerner ces malades pour mieux s’en distancier,
  • -          Victime ayant besoin de restaurer son image de la justice,
  • -          …

Les victimes ayant une image positive du concept (34%) ne sont pas toutes prêtes à concrétiser ces rencontres, trop d’inconnues teintent encore ce dispositif d’inquiétudes légitimes. Il conviendrait de diffuser une information plus complète auprès des victimes directement ou via les associations prescriptrices et ce, régulièrement. Notons que l’expérience n’a pas encore été conduite en France avec des victimes d’inceste. Lorsque cela sera fait, le témoignage de ces premières participantes sera précieux pour aider les autres à forger leur opinion.