Comment se reconstruire quand on a été brisé

Témoignages Publié le 31.03.2018

Comment se

reconstruire quand on a été brisé

Mon histoire

J’ai été violée, abusée, souillée, humiliée, salie, détruite par mon père pendant toute mon enfance, de 1 an à 13 ans, jusqu’à ce que je quitte le domicile familial pour aller en internat. J’ai porté plainte contre mon père en septembre 2016, aujourd’hui une instruction est en cours et mon père est actuellement en détention provisoire. Le traumatisme a été si grand que tous les souvenirs de ces événements sont restés enfouis pendant des années. Toute ma vie a été ébranlée. Pendant toutes ces années, ma mère a été au courant et n’a jamais levé le petit doigt pour me protéger. J’ai été livré à moi-même, à porter sur mes épaules le poids de tous les mensonges, de tous les non-dits, de toutes mes douleurs, et celui d’un contexte familial extrêmement violent tant physiquement que psychologiquement.

Ma mère fait une tentative de suicide lorsque j’ai 8 ans. Lorsque je quitte le domicile familial pour rentrer en internat en seconde, j’ai commencé à pouvoir souffler, à pouvoir respirer. C’est à cette époque-là que je rencontre le père de mes enfants. Tout se passe bien pendant quelques temps, puis il se drogue de plus en plus souvent et boit régulièrement. Cependant, je m’installerais quand même avec lui, je subis, je me fais manipuler, je suis sous son emprise, comme avec mon père. Les années passent, nous sommes en 2005, et son comportement empire, il devient violent, il m’humilie jusqu’au jour où, en juillet de la même année, il tentera de m’étrangler suite à une nouvelle prise de drogue. Sa seule idée à ce moment-là est de me tuer et de se tuer après. Il rentre dans une grosse dépression, il me fait du chantage affectif en me répétant qu’il a besoin de moi, qu’il ne pourra jamais s’en sortir sans moi. Je subis, sans ne pouvoir rien dire, toujours comme avec mon père. Je suis incapable de dire STOP, de dire NON, de partir.

En septembre 2005, je suis embauchée, mon premier vrai emploi, dans une société de spectacle. Tout se passe bien, je respire à nouveau, je trouve une sorte de paix lorsque je travaille.

En novembre 2008, un soir, ma mère m’appelle, et c’est encore un coup qui va me tomber dessus. J’apprends alors que ma mère, qui a divorcée de mon père et s’est remariée, est surendettée, qu’elle ne peut pas en parler à son nouveau mari. Elle me demandera de l’aider, et que si je ne trouve pas de solutions, elle se tuera. C’est alors que le souvenir de ma mère, qui a déjà fait une tentative de suicide à mes 8 ans me remonte en pleine figure. Il faut que je trouve une solution, il faut que je l’aide.

Encore du chantage affectif et je ne sais pas quoi dire, je suis incapable de dire NON, ce NON qui m’aurait sauvé la vie depuis le début. Je vais alors détourner de l’argent de la société dans laquelle je travaille, je vais me mettre en danger encore une fois pour aider ma mère. Pendant 2 ans je lui verse 1 500 € tous les 2 mois alors que je suis payée au SMIC. Elle ne me demandera jamais d’où vient l’argent que je lui donne, elle ne pense pas à moi et me laisse m’enfoncer. Pendant toute cette période, le père de mes enfants, qui ne travaille pas, profite également de cet argent. En effet, je lui achèterais du matériel de Son pour l’encourager à aller chercher du travail, ce que malheureusement il ne fera pas. Tout comme ma mère, il ne posera aucune question sur la provenance de cet argent et ne fera qu’en profiter. Je commence également à faire des crédits à ce moments là.

Et je m’enfonce encore et encore. Mon ex-compagnon ne travaille pas, enchaîne les dépressions, car il continue de se droguer et de boire.

En 2010, je n’en peux plus de cette situation, et je ne sais pas comment m’en sortir. Je préfère mourir que de continuer à faire ce que je fais. Je vais alors me faire passer pour morte, trouver un autre travail et essayer de continuer à vivre. Seulement cela ne se passe pas comme ça, et c’est normal, je n’étais pas dans la réalité, j’étais en mode « survie », comme lorsque j’étais enfant. Je suis condamnée par le TGI de Créteil à 18 mois de prison avec sursis et à rembourser la dette.

Mon ex-compagnon est au courant de la situation, de nos problèmes d’argent et pour autant il ne travaille toujours pas et ce sont encore des dépressions qui m’attendent.

J’ai trouvé à cette époque-là un emploi stable dans un cabinet comptable et puis je tombe enceinte de notre fils. Je me dis que mon compagnon va changer, qu’il va prendre ses responsabilités et travailler. Rien ne change, les dettes augmentent, je ne gagne pas assez pour pouvoir tout payer, et lui continue de faire des essais avec la drogue et de boire avec ses amis. Personne ne m’aide, chacun ne pense qu’à son petit confort. En février 2012, je suis à nouveau enceinte de notre fille. Je n’en peux plus, je n’en peux plus.

En 2014, ne sachant plus comment faire pour faire face aux dettes, pour payer les crédits, je me fais une nouvelle fois passer pour morte auprès des assurances. Bien évidemment,
une nouvelle fois, je ne suis pas dans la réalité et je suis à nouveau condamnée. C’est à ce moment-là que je comprends que si je veux sauver ma peau, si je veux me sauver, si je veux m’en sortir, je dois partir, je dois le quitter, je dois m’éloigner de ma famille. Je pars et je vais essayer de reconstruire ma vie. C’est en accord avec mon ex-compagnon que, le temps de trouver un appartement, je lui laisse les enfants. Mais je ne pourrais plus jamais les récupérer car il mettra tout en œuvre pour m’en empêcher. Depuis, je me bats pour obtenir la garde de nos enfants qui ne réclament qu’à être avec moi. Je n’ai jamais abandonné mes enfants et je ne les abandonnerais jamais.

J’ai la sensation d’être née il y a 4 ans et je commence à me reconstruire pour être une bonne  personne, une bonne maman pour mes enfants. Ma vie aujourd’hui, moi :  En toute honnêteté, je ne saurais pas par ou commencer pour vous expliquer ce semblant de « vie » qui est là et que je dois affronter chaque jour. La « VIE », je ne sais pas ce que c’est, je n’ai pas eu le mode d’emploi, personne n’a jamais pris le temps de m’expliquer, comment ça se passe. Quels en sont ses codes…

Moi, j’ai deux vies, deux personnes en moi, celle qui essaye de faire bonne figure dans ce monde que je ne connais pas vraiment, et celle qui s’écroule le soir, quand elle rentre chez elle. Cette personne qui essaye de faire bonne figure dans ce monde, elle existe sur le lieu de travail, dans les lieux publics, parce qu’il faut bien donner le change, parce qu’il faut travailler pour gagner de l’argent, pour avoir un toit, pour payer les billets de trains pour aller voir mes enfants, pour se nourrir. Alors c’est ce que je fais. Je suis souriante, parce que c’est ce qu’il faut, être souriante pour être appréciée, être souriante pour montrer que tout va bien et qu’on ne me pose pas de questions. Etre souriante pour montrer que l’on est content, parce que quelqu’un de malheureux et de dépressif c’est « chiant », et çà n’intéresse personne. Comme ça, tout le monde pense que tout va bien, tout le monde pense que je suis quelqu’un de « normal ». Etre quelqu’un de normal.

Mais derrière cette personne il y a moi, moi, mon vrai moi qui est complètement perdu, qui panique pour la moindre chose, au moindre événement qui n’est pas prévu, qui ne sait pas s’exprimer, qui ne sait pas expliquer, qui n’arrive pas à dire les choses, à parler. J’ai la sensation de ne pas vivre dans le même monde que les gens que je côtoie. J’aimerais pouvoir expliquer à quelqu’un ce que je ressens, que les gens comprennent, que mon entourage comprenne, mais je sais que c’est impossible. Comment expliquer le traumatisme qui est là à chaque instant, comment expliquer ce que j’ai vécu, comment expliquer la façon dont tout mon entourage s’est servi de moi en me faisant croire que tout était de ma faute et que j’étais la seule à pouvoir les aider.

Et puis, il y a l’autre personne, celle qui, une fois rentrée chez elle, s’écroule, celle qui se sent grasse, sale, immonde à vomir, je me déteste, je n’arrive pas à me regarder dans une glace. C’est si douloureux à l’intérieur de moi que parfois, la seule façon de l’évacuer est de me taper, de me faire du mal, alors je me donne des coups, je n’arrive pas à m’arrêter. J’ai trop mal, trop mal dans mon corps, trop mal dans mon coeur. J’ai la sensation d’être complètement folle, que mon cerveau part en vrille, et en même temps je sais que je ne le suis pas. Je n’arrive pas à dormir la nuit, je vérifie que la porte est fermée plusieurs fois par soir, je ne peux pas fermer les volets, j’ai besoin d’avoir une issue, de la lumière, une solution pour m’échapper, au cas ou… J’ai mal, j’ai si mal en moi, je sens encore ce truc gluant qui arrivait sur mon visage, ce truc gluant au goût horrible que j’étais censée appréciée… Je le sens encore sur mon visage et ça me donne la nausée.

Je ne supporte pas qu’on me touche, qu’on vienne chez moi. Je ne supporte pas que l’on pénètre dans mon espace, celui que j’essaye de préserver. En dehors de mes enfants, personne ne vient chez moi. Ils se sont tous servi de moi, mon Père, ma Mère, mon ancien employeur, mon ex-compagnon. Tous sans exception, parce que la petite, ne dit jamais rien, on peut tout lui demander, elle ne dit jamais « NON ». Dans tout ça, il y a mon petit monde à moi, mon petit monde ou tout est rose, mon petit monde complètement naïf, mon petit monde qui me permet de vivre, de supporter tout ce que je ressens, qui me permet de garder espoir, d’essayer de reprendre le dessus, d’essayer de me reconstruire, qui me permet de continuer à vivre, et surtout de me battre.

Ce que mon père m’a fait, ce que ma mère n’a jamais fait (me défendre) m’a bousillée, m’a pourrie, m’a détruite. J’ai trente cinq ans et ma vie est un enfer. Il n’y a pas si longtemps que ça lorsque j’ai été convoquée au commissariat pour le non paiement de la pension alimentaire (mon ex-compagnon a porté plainte pour abandon de famille), le brigadier qui m’a reçu m’a dit en plaisantant : « à votre place je me serais tiré une balle depuis bien longtemps ». Mon moi qui fait bonne figure en a ri, mon moi intérieur y pense depuis des années. Mais voila, je ne le ferais pas, je n’abandonnerais pas, je continuerais de me battre et je continuerais d’affronter cette « VIE » qui me fait si peur parce que j’ai mes enfants, parce que pour la première fois, j’ai vu qu’on me croyait, et qu’on se battait pour moi, à mes côtés. Parce que je suis une victime et que c’est reconnu, parce qu’aujourd’hui mon père est en détention provisoire pour ce qu’il a fait et qu’une instruction est en cours.

Parce que je ne suis pas folle mais une victime qui essaye de se reconstruire. Ce n’est pas facile parce que mes démons ne sont jamais loin, parce que ce que je ressens est gravé en moi. Mais je sais que j’y arriverais. Il y a une seule chose que je ne comprends pas, tous les adultes qui ont fait parti de mon entourage, familial ou non, on bien constaté qu'il y avait un problème avec mon père. Aujourd'hui quand je leur parle de ce que j'ai vécu, la plupart répondent qu'ils ne sont pas étonné. Alors pourquoi aucun adulte n'a pris ma défense ? Ni celle de ma soeur et de ma demi soeur ?

Nous en parlons
F
Femmedevaleur
Publié le 17.01.2020
Inscrit il y a 3 ans / Actif / Membre

Tu devrai aller dans un centre de psycho trauma pour voir un psy spécialisé dans les traumatismes,c'est ce que j'ai fais, sa aide bcp.

K
koinsky
Publié le 10.11.2018
Inscrit il y a 3 ans / Nouveau / Membre

Je crois que la solution est dans les mains des victimes. Encore plus dans celles des victimes non reconnues, des victimes "apatrides". J'ai participé à l'animation de groupes de paroles avec des auteurs et des victimes qui ne se connaissaient pas. A la fin c'était toujours les victimes qui soignaient les auteurs. Entravant ainsi la récidive et offrant cette joie indicible du renversement des forces. La justice s'obtenait pas le changement de paradigme, par l'inversement des forces.

N
Nadine
Publié le 10.11.2018
Inscrit il y a 3 ans / Nouveau / Membre

Bonjour,
Je trouve votre témoignage très fort, je crois pouvoir me représenter la tempête dans laquelle vous vivez, et je crois aussi sentir la vitalité , la volonté et l'énergie qui vous soutiennent pour émerger de tout cela.
je suis déjà un peu vieille (65 ans)ma vie à été très très perturbée par le comportement de notre père dans l'enfance et c'est seulement maintenant que je peux en parler avec une certaine liberté.
Si vous le souhaitez, ça me fera plaisir de rester en contact.
Je vous souhaite le plus possible de moments paisibles ou amicaux,
Christiane - Nadine