La violence éducative ordinaire : les conséquences de la maltraitance au quotidien

Témoignages Publié le 22.11.2019

La violence éducative

ordinaire : les conséquences de la maltraitance au quotidien

Les personnes que je nommerai mes parents, car ils m’ont donné la vie, l’ont aussi détruite. J’ai reçu une éducation maltraitante psychologiquement et sexuellement. Je refuse d’entrer dans la haine – qui ne ferait que parachever cette œuvre de destruction - mais je ressens beaucoup de colère. J’aurais dû être une autre personne avec de nombreux potentiels que je n’ai jamais pu développer.

Mes parents sont morts depuis plusieurs années mais ils me hantent toujours. Mon innocence a été bafouée et nombre de mes capacités mises hors circuit. Ma personnalité a été piétinée avec une constance effrayante durant toute mon enfance et bien au-delà. J’ai reçu quelques coups violents assenés par un père qui ne maîtrisait pas ses pulsions. J’ai été regardée comme objet de désir par ce père qui n’a pas su avoir un regard sain sur sa fille. Il me l’a dit un jour - j’avais quinze ans : « Si tu n’étais pas ma fille, je serais un père incestueux ». Propos qui ne veut strictement rien dire mais révèle l’horreur.

On appelle cela un comportement incestuel. Il n’y a pas eu de viol. Je ne sais pas s’il y a eu des attouchements, je ne me souviens pas. J’ai toujours su que son regard sur moi n’était pas pur. Il a trouvé moyen de me tripoter y compris à l’âge adulte sous prétexte de m’embrasser, par affection paternelle bien sûr. Ma mère a été la complice silencieuse de ce drame. J’ai supposé que c’était plus facile pour elle de fermer les yeux plutôt que de perdre son mari. A moins qu’elle ait réussi à occulter le problème. Mais c’était une femme intelligente et je ne crois pas en son innocence.

Humiliations quotidiennes, dévalorisation systématique, moqueries de préférence devant des tiers… J’ai vécu un acharnement psychologique totalement destructeur : les injonctions paternelles étaient sans appel et le moindre faux pas traqué. Le moindre écart faisait « déroger ». Le sens d’origine de ce mot, dans la noblesse est : « s'abaisser indignement au-dessous de sa condition, manquer à son rang, à sa dignité ». D’où la déchéance au moindre manquement y compris pour des broutilles : « Tu m’as déçu, je n’aurais jamais cru ça de toi ».

Parce que nous étions des gens « bien », une « bonne famille » paraît-il. Il fallait être bon en tout : école, sports et arts, adresse manuelle. Il fallait être « parfait », c’était le terme employé. Je n’ai pas été parfaite ; je n’ai pas réussi cet exploit. Et depuis j’ai l’impression que tout ce que je fais, ce que j’entreprends, est nul. Je suis au degré zéro de l’estime de soi. Il fallait penser, se comporter d’une certaine façon, avoir des goûts très précis, exactement les mêmes que ceux de mon père. La différence n’était pas autorisée. Pas le moindre espace, pas de jardin secret, pas d’opinions divergentes. Rien. Pas d’intimité non plus : pas d’espace à soi, pas de porte fermée. Il fallait rendre compte de tous ses faits et gestes, justifier de ses absences. Et même s’excuser en cas de réaction d’exaspération face à ce harcèlement. Harcèlement quotidien, constant, systématique, visant à formater toutes mes pensées, à plier mon esprit à tous ses diktats. Oui j’ai connu Big Brother bien avant d’avoir lu le livre de George Orwell.

Depuis je vis dans la peur, pas que des hommes. La peur dans la vie en général. Tout autour de moi est source de peur. J’ai cru jusque très récemment que c’était normal. C’est ma norme à moi. Je me souviens que je me sentais terriblement fatiguée même très jeune, alors que je n’avais pas de problèmes de santé. Lassitude, repli sur soi, envie de disparaître. Se faire toute petite, échapper à l’œil du monstre, au jugement du dictateur. J’ai compris très récemment que cette fatigue était due aux comportements inappropriés de mon père. Cette fatigue ne m’a jamais quittée, et sont venus s’y ajouter à l’âge adulte tous les maux des personnes qui somatisent : angoisses, migraines, insomnies, dépressions, etc. Je souffre quotidiennement et dans le secret depuis trente ans.

J’ai pris des résolutions, je me suis battue pour changer, oublier, être comme les autres. Je n’ai jamais réussi à soulever la chape de plomb. Certains subissent un plafond de verre, moi c’est une paroi qui m’entoure : transparente mais en verre trempé : derrière les gens évoluent, sereins, apparemment heureux. Pas tout le temps bien sûr, mais ils profitent, s’amusent, ils vivent. Je ne sais pas quelle impression ça fait et j’aimerais bien le découvrir, mais je n’ai pas trouvé de moyen de briser la paroi de verre. Je me contente d’observer et de faire semblant d’être comme les autres pour ne pas me faire remarquer.

Mais aujourd’hui, que faire de plus ? A quoi sert une révolte qui n’a pas de destinataire ?